Philosophy and Simulation : Interlude

Manuel DeLAnda

Cette série d’articles sur le livre de Manuel DeLanda doit être comprise comme une tentative de vulgarisation scientifique à travers le prisme philosophique. Il ne s’agit pas de décrire des réalités scientifiques en tant que telles mais d’en extraire progressivement un ou plusieurs concepts scientifiques et de voir comment ils peuvent intéresser la formation d’un ou plusieurs concepts philosophiques. Par exemple, le concept d’émergence est un concept scientifique déduit à partir d’observations elles-même scientifiques et, à l’intérieur de chaque chapitre, Manuel DeLanda décrira comment ce concept se conserve et se spécifie selon la nature des phénomènes observés. Ce n’est qu’après avoir fait le tour de ces descriptions que l’on se demandera quel peut-être la caractérisation et la pertinence d’un concept philosophique d’émergence. C’est aussi le cas en ce qui concerne la simulation. Après en avoir étudier à chaque fois les procédés, on se proposera d’en tirer des hypothèses sur les continuités et les ruptures qui sont introduites par rapport au type de représentation ainsi forgée. Lire la suite

Note de lecture : Philosophy and Simulation (II)

Chapitre 2 : automates cellulaires et modèles de flux.

Dans le premier chapitre, Manuel DeLanda nous avait décrit une série de phénomènes faisant entrer en jeu des mécanismes d’émergence. Il fallait retenir de ce chapitre qu’à l’intérieur d’un tel phénomène, le mécanisme pouvaient concerner :

  • des propriétés actuelles du système étudié,
  • des capacités potentielles du système étudié,
  • et des tendances virtuelles du système étudié.

D’une part, on caractérisait alors le phénomène d’émergence par une relation particulière entre les parties et le tout du système, impliquant un changement d’échelle, tel que 1) le comportement du tout était relativement indifférent au comportement individuel des parties et 2) le comportement étudié à l’échelle du tout est impossible à déduire à partir de l’échelle des parties. D’autre part, nous devions y introduire une causalité indépendante de tout mécanisme qu’on expliquait alors à travers la mise au jour d’un espace de possibilités, structuré autour de singularités, toutes à la fois indépendantes et cependant inexistantes sans les gradients observés.

C’est l’ensemble de ces caractéristiques qu’il s’agit de retrouver non plus déduits à partir des phénomènes empiriques observables mais dans le cadre d’une représentation théorique autonome. Autrement dit, abstraction faite de tout phénomène réel, peut-on produire une représentation abstraite, formelle et théorique, qui produise par elle-même, à l’intérieur de son cadre représentatif, des phénomènes d’émergences. Lire la suite

Note de lecture : Philosophy And Simulation (I)


Le titre complet est Philosophy and Simulation : the Emergence of a Synthetic Reason et comme vous l’aurez compris, le livre n’est pas traduit en français. L’auteur en est Manuel DeLanda dont on avait déjà traduit un article sur ce blog même. Ces notes de lecture seront assez scolaires puisqu’il faut donc surmonter la barrière de la langue (mais DeLanda, à l’instar du latin de Spinoza, a lui-même un anglais assez scolaire) mais également parce qu’on aborde à des rivages inconnus. Le sujet de ce livre consiste à exposer les concepts clés de la modélisation informatique dans divers champs scientifiques. En raison donc des domaines abordés (programmation informatique, mathématique, physique, biochimie, etc…), et malgré la méthode d’exposition très didactique employée par l’auteur, le compte-rendu que j’entreprends sera donc très littéral et consistera à résumer les chapitres un à un. Il n’empêche qu’on espère retirer de ce travail de quoi se poser à nouveau frais la question de la rationalité scientifique à l’ère de la simulation informatique. Lire la suite

La sensation, répondit-il…

Triptyque 1983 Gauche

Pour mémoire. On se rappelle ce qui arrive au cinéma lorsque le lien sensorimoteur est brisé, au moins tel que cela est décrit par Gilles Deleuze dans ses livres consacrés au septième art. Autour de la seconde guerre mondiale, puis, selon les pays, sur une période qui a duré à peu près vingt ans, on voit des personnages errer sans destination dans un monde en ruines, ou bien traverser les lignes de démarcation entre le rêve et la réalité au fur et à mesure qu’elles s’estompent, spectateurs-voyants confrontés à l’indicible, à l’inévocable ou l’incommensurable dans un univers peuplés de clichés et de faussaires. Esthétiquement, cela s’était caractérisé par la progressive figuration du temps, en ses divers aspects, de manière autonome, comme un être en soi, affranchi des conditions psycho-physiologiques de l’action dans lequel il était jusqu’à présent contenu et, par là, figuré de manière indirecte. Une image-temps succédait à l’image-mouvement. Éthiquement la croyance au monde devient problématique dans cet art, industriel dès ses origines, qui avait cru porter des ambitions révolutionnaires pour les masses laborieuses. Crise de foi singulière en ceci qu’elle ne déplore pas la perte d’un au-delà mais fait l’expérience d’une impossibilité à vivre ici-bas. Et pourtant, les forces de l’avenir sont là et commencent à poindre, même si c’est à travers le deuil ou la souffrance. Le cinéma moderne aura cette tâche de limier consistant à relever les possibilités d’avenir dans un monde abîmé, à lui donner une chance quand bien même cela paraît impossible parce que, justement, il n’y a pas d’autre monde. Lire la suite

Les battements du temps

Tel est le sous-titre, depuis la rentrée de septembre 2011, d’une série de l’émission intitulée Sur les épaules de Darwin diffusée chaque samedi matin sur France Inter. Véritable ovni radiophonique, ce programme de vulgarisation scientifique ne se contente pas de narrer les grandes conquêtes de la science passée, il nous amène aux limites des connaissances actuelles tout en en racontant les cheminements, les ruptures, les déviations ou les arrêts. Lorsque cela peut s’avérer utile, les paroles des poètes ou des écrivains de tout temps font écho à l’aridité des connaissances ou leur beauté austère. Éminemment contemplative, cette émission est à conseiller à tous ceux qu’émeut la création scientifique.

Reaction diffusion from flight404 on Vimeo.

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C’est plus grave que l’on ne l’imaginait !

« Le temps est invention, ou il n’est rien du tout. »
Bergson

Feigenbaum

Diagramme d'une bifurcation selon le mathématicien Feigenbaum

Je rassure. Le titre est ironique.
C’est que je me demandais comment faire, avec ces articles qui partent chacun dans leur direction : les articles sur Bergson laissés en suspens ; les articles sur le cinéma dont on ne sait où ils mènent ; ceux sur le meilleur des mondes possibles, englués dans des problèmes d’outillage conceptuel quand l’actualité les court-circuite et les déborde et puis la mobilisation sur les autres fronts : ceux des bibliothèques parce qu’il se passe des choses intéressantes chez nous et qu’il semble bien que ce ne soit là que le début et puis d’autres choses encore…
Devant toutes ces échéances, j’ai voulu me changer les idées et me suis mis à lire La Nouvelle Alliance – Métamorphose de la science d’Ilya Prigogine et d’Isabelle Stengers. Sans idée préconçue sinon celle de me baigner dans l’univers scientifique, traditionnellement indifférent aux destinées humaines. C’est donc là que les choses deviennent plus grave parce qu’en fait cet essai, écrit en 1978, fait converger vers la problématique qu’il soulève tous ce dans quoi je m’éparpillais.
De quoi s’agit-il ?
L’essai raconte, à partir de l’évènement historique que constitue la synthèse newtonienne, le devenir de la science classique, plus précisément celui de la dynamique comme science royale en physique, confrontée qu’elle est au problème de l’irréversibilité que lui pose de manière obstinée les résultats de la thermodynamique. De quoi parle-t-on ?
La synthèse newtonienne : tous les corps sont soumis à la gravitation et tous les mouvements, les trajectoires et les positions en dépendent. Tiens, tiens ! On rencontre le mouvement autour duquel on a réfléchi par ailleurs.
La dynamique : la science physique qui s’occupe de l’étude des mouvements, trajectoires et vitesses.
L’irréversibilité : soit un système, un ensemble de points et de leurs trajectoires, il peut passer d’un état A à un état B. L’irréversibilité consiste à admettre qu’il est impossible pour certains systèmes de les ramener de l’état B à l’état A initial.
La thermodynamique : la science de la chaleur et donc, à l’intérieur de la physique, la science privilégiée où le phénomène de l’irréversibilité apparaît.
En reprenant la formulation, cela donne : l’essai raconte comment, après avoir été bannie de la science classique, la question du temps (irréversible) a fini par y être réintégrée au point de la métamorphoser, au point d’en redéfinir tous les principes fondamentaux.
On pourrait se dire qu’il ne s’agit que d’une évolution scientifique. Non. C’est aussi une évolution culturelle. C’est-à-dire que si on prend la mesure de ce qu’a représenté culturellement la revolution newtonienne, alors on en déduit ce que peut représenté cette nouvelle révolution scientifique.

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