Ethique du carburateur

Dans le tome 2 de son Histoire de la Sexualité, L’Usage des Plaisirs, Michel Foucault fournit quatre critères empiriques pour analyser une conduite éthique. Mais auparavant, il fallait bien isoler la conduite éthique, notamment en distinguant dans la morale ce qui relève tantôt d’un code prescriptif plus ou moins formel, tantôt du rapport observable entre les comportements et le dit code (en quoi la conduite est morale ou immorale), tantôt enfin comment le code et les comportements sont utilisés, réfléchis, problématisés par l’individu pour se constituer en tant que sujet moral. C’est donc ce troisième aspect qui fait l’objet d’une conduite éthique parce que Foucault estime qu’il y a une différence réelle entre lui et les deux précédents. Lire la suite

Philosophy and Simulation : Interlude

Manuel DeLAnda

Cette série d’articles sur le livre de Manuel DeLanda doit être comprise comme une tentative de vulgarisation scientifique à travers le prisme philosophique. Il ne s’agit pas de décrire des réalités scientifiques en tant que telles mais d’en extraire progressivement un ou plusieurs concepts scientifiques et de voir comment ils peuvent intéresser la formation d’un ou plusieurs concepts philosophiques. Par exemple, le concept d’émergence est un concept scientifique déduit à partir d’observations elles-même scientifiques et, à l’intérieur de chaque chapitre, Manuel DeLanda décrira comment ce concept se conserve et se spécifie selon la nature des phénomènes observés. Ce n’est qu’après avoir fait le tour de ces descriptions que l’on se demandera quel peut-être la caractérisation et la pertinence d’un concept philosophique d’émergence. C’est aussi le cas en ce qui concerne la simulation. Après en avoir étudier à chaque fois les procédés, on se proposera d’en tirer des hypothèses sur les continuités et les ruptures qui sont introduites par rapport au type de représentation ainsi forgée. Lire la suite

La sensation, répondit-il…

Triptyque 1983 Gauche

Pour mémoire. On se rappelle ce qui arrive au cinéma lorsque le lien sensorimoteur est brisé, au moins tel que cela est décrit par Gilles Deleuze dans ses livres consacrés au septième art. Autour de la seconde guerre mondiale, puis, selon les pays, sur une période qui a duré à peu près vingt ans, on voit des personnages errer sans destination dans un monde en ruines, ou bien traverser les lignes de démarcation entre le rêve et la réalité au fur et à mesure qu’elles s’estompent, spectateurs-voyants confrontés à l’indicible, à l’inévocable ou l’incommensurable dans un univers peuplés de clichés et de faussaires. Esthétiquement, cela s’était caractérisé par la progressive figuration du temps, en ses divers aspects, de manière autonome, comme un être en soi, affranchi des conditions psycho-physiologiques de l’action dans lequel il était jusqu’à présent contenu et, par là, figuré de manière indirecte. Une image-temps succédait à l’image-mouvement. Éthiquement la croyance au monde devient problématique dans cet art, industriel dès ses origines, qui avait cru porter des ambitions révolutionnaires pour les masses laborieuses. Crise de foi singulière en ceci qu’elle ne déplore pas la perte d’un au-delà mais fait l’expérience d’une impossibilité à vivre ici-bas. Et pourtant, les forces de l’avenir sont là et commencent à poindre, même si c’est à travers le deuil ou la souffrance. Le cinéma moderne aura cette tâche de limier consistant à relever les possibilités d’avenir dans un monde abîmé, à lui donner une chance quand bien même cela paraît impossible parce que, justement, il n’y a pas d’autre monde. Lire la suite

Les émotions, disait-il…

Le cinéma tel qu’il est analysé par Gilles Deleuze dans les deux livres qu’il lui consacre se décrypte à partir du rôle central donné au schème sensorimoteur. Pour mémoire, on appelle schème sensorimoteur le schéma comportemental perception-action. Le mot schème s’emploie pour signifier qu’il ne s’agit pas d’appliquer un schéma formel à la réalité mais partir des régularités qu’on observe dans celle-ci pour faire émerger un motif opératoire parmi la diversité des situations. Autrement dit, c’est un peu précieux mais on dira schéma pour parler d’une forme a priori et schème pour une forme a posteriori. Bref, en introduisant l’affection entre la perception et l’action, c’est bien à partir de là que Deleuze nous propose une lecture de l’image cinématographique. L’image classique, c’est-à-dire l’image-mouvement, explorera le schème sensorimoteur pour autant qu’il est réalisé, sinon par les personnages, du moins par le film en tant que totalité ouverte par la durée. L’image moderne, c’est-à-dire l’image-temps, explorera la rupture du lien sensorimoteur, traversera la disparition du personnage à la recherche d’une matrice esthétique capable de redonner ou d’inventer un corps et un cerveau à l’humanité. Mais pour installer le schème sensorimoteur dans le cinéma, il fallait d’abord l’installer dans la pensée et ensuite convoquer le cinéma ; il fallait trouver le plan d’immanence proprement cinématographique où cinéma et pensée deviennent assez indiscernables pour nouer leurs étranges alliances. Ce plan d’immanence, Deleuze le trouvait chez Bergson et ce dernier le formulait non pour le cinéma mais comme une réponse à la nouvelle physique einsteinienne. Lire la suite

Dédicace aux « Jolie Môme »

 « Si vous matérialisez ce qui est en vous, ce qui en vous vous sauvera.
Si vous ne matérialisez pas ce qui en vous, ce qui est en vous vous détruira. »
Jésus-Christ, je crois.

Compagnie Jolie Môme. © Only Photos 2010

Le dernier festival « La Belle Rouge » vient de se terminer et, comme à chaque fois, c’est quand tout est fini, quand les festivaliers sont partis et les chapiteaux démontés, que je saisis ce dont j’aurais aimé parlé avec les camarades. Le déclic en est une courte discussion au restaurant autour du mécénat et de la question qu’il pose par rapport au retrait des subventions publiques. Bien que fondamentalement d’accord avec mes interlocuteurs sur le rapport que l’on peut faire entre mécénat et RGPP, je n’ai pu m’empêcher d’introduire un peu de contradiction pour inviter mes partenaires à faire de la casuistique en ce domaine. J’ai finalement assez vite abandonné parce que je ne savais pas où j’allais et que le lapin à la moutarde était servi. C’est en rentrant à la maison que j’ai saisi de quoi il retournait. En fait, à chaque festival, il y a une demande intellectuelle que je n’ose formuler parce qu’on s’éloignerait du débat militant, même si c’est pour mieux y revenir. La demande est la suivante : ne pourrions-nous pas, nous, gens de gauche, expliquer nos clivages doctrinaires ou programmatiques, non par les rapports que l’on entretiendrait vis-à-vis d’une vérité ultime mais par les métaphysiques sous-jacentes à ces clivages et qui conditionnent nos conceptions de la vérité ? Bref, il s’agirait de reconnaître  que nous disposons de diverses armes intellectuelles et en conséquence de diverses tactiques contre un ennemi commun, le capitalisme, qui lui-même ne manque pas de se rendre protéiforme.

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Note de lecture : l’Image-Mouvement – I

Cinéma 1 – L’Image-Mouvement (C1) et Cinéma 2 – l’Image-Temps (C2) sont les deux livres que Gilles Deleuze a consacré au cinéma dans les années 80. Comme souvent lorsqu’il s’agit de Deleuze, les livres ont fait mouche et sont perçus comme étant incontournables pour toute personne s’intéressant au cinéma mais le geste inaugural consistant à faire du cinéma une question philosophique n’a pas à ma connaissance été repris, en tout cas pas à ce niveau. J’y vois au moins deux raisons qui s’attacheraient à la pensée de Deleuze pour ce qu’elle est et une troisième qui serait liée à l’enjeu philosophique proprement dit. Concernant la pensée de Deleuze, il y a d’abord la maturité de sa pensée telle qu’elle s’exprime dans ses oeuvres des années 80. Maturité qui lui permet d’enrôler les pensées de Bergson et de Pierce, de les brasser et finalement les fusionner dans une production génétique de concepts que nous détaillerons. Tout cela avec une précision et une finesse qu’on n’évoque le plus souvent que dans l’art de la dentellerie, dans le maniement du scalpel ou dans l’usage du laser. Lire la suite

Où en sommes-nous ?

L’ambition originale de ce blog est de mélanger des plans de réalité et est exprimée par exemple dans le nom des catégories : à un contexte global caractérisé par la conjonction d’une multiplicité de crises  on aimerait articuler un contexte local qui est celui de notre action en passant tantôt par la médiation qu’autorise un contexte mental d’imaginaire ou de subjectivation tantôt par ce que nous apprennent d’autres expériences menées ailleurs. En tout cela, nous nous appuyons sur des têtes chercheuses, c’est-à dire que l’on retient la métaphore du projectile balistique « intelligent » et que l’on assume celle de l’arme tactique. Il y a toutefois un obstacle majeur à la réalisation de cet objectif. On dirait trivialement que nous n’avons pas le temps mais ne pourrions-nous  pas creuser cette expérience du temps qui manque ? Lire la suite