Philosophy and Simulation : Interlude

Manuel DeLAnda

Cette série d’articles sur le livre de Manuel DeLanda doit être comprise comme une tentative de vulgarisation scientifique à travers le prisme philosophique. Il ne s’agit pas de décrire des réalités scientifiques en tant que telles mais d’en extraire progressivement un ou plusieurs concepts scientifiques et de voir comment ils peuvent intéresser la formation d’un ou plusieurs concepts philosophiques. Par exemple, le concept d’émergence est un concept scientifique déduit à partir d’observations elles-même scientifiques et, à l’intérieur de chaque chapitre, Manuel DeLanda décrira comment ce concept se conserve et se spécifie selon la nature des phénomènes observés. Ce n’est qu’après avoir fait le tour de ces descriptions que l’on se demandera quel peut-être la caractérisation et la pertinence d’un concept philosophique d’émergence. C’est aussi le cas en ce qui concerne la simulation. Après en avoir étudier à chaque fois les procédés, on se proposera d’en tirer des hypothèses sur les continuités et les ruptures qui sont introduites par rapport au type de représentation ainsi forgée. Lire la suite

Les émotions, disiez-vous ?

Le dernier article proposait une redéfinition des signes de l’image-mouvement tels que Gilles Deleuze les avait déduits à partir de l’analyse du schème sensorimoteur. En d’autres termes, c’était une tentative de redéfinir les termes fondamentaux qui avaient permis au philosophe de proposer une classification des signes de l’image cinématographique et, si cette tentative avait une chance d’être pertinente, elle se devait de reformuler également les signes de l’image-temps dans la continuité de l’analyse précédente. En quoi consistait notre analyse ? Lire la suite

le pragmatisme en débat

William James

Il y a le blog, et la tournure de plus en plus théorique qu’il prend, et il y a l’action, les projets qui ont motivé la création du blog et qui expliquent le rythme lent des publications. Cela n’empêche nullement de réfléchir à l’action, surtout qu’il y a matière à penser dans ce domaine.

En effet, depuis qu’on s’est mouillé la chemise à faire avancer les choses par chez nous, on rencontre, et cela fait partie du jeu,  des objections, des résistances, des lenteurs, des incompréhensions, des soutiens mous, tout cela sous des formes très diverses. Dans l’action associative, la question du sens importe parce que c’est à partir d’elle, même si elle n’est qu’à peine formulée, que des bénévoles s’impliquent et que l’action vaut la peine d’être collective. De mon côté, il faut bien admettre qu’il s’est accompli une forme de révolution culturelle consistant à appréhender sans complexe non seulement le domaine de l’économie mais également celui du management, sans complexe voulant dire sans idéologie. Confronté à la nécessité d’agir, pour le bien de l’association et parce qu’elle porte une cause pour laquelle je peux m’engager, je me suis rendu compte que manipuler les chiffres, organiser les moyens humains et matériels de l’association impliquaient un minimum de méthode. Et puisqu’il n’est pas nécessaire d’être une multinationale pour avoir affaire à la complexité des choses, il y a donc bien du pain sur la planche. Lire la suite

Note de lecture : l’image-temps II

Quand Gilles Deleuze élabore sa classification des signes de l’image cinématographique, il procède méthodiquement. Et quelle est-elle, cette méthode ? C’est celle de la déduction génétique. C’est-à-dire que les signes cinématographiques seront déduits à partir d’une analyse de plus en plus fine et diversifiée d’un seul concept : l’image-mouvement produit ses signes comme l’œuf produit le poussin, grâce à un développement qui produit la variété et la qualité distinctive des signes par un processus de différenciation interne. Il faut souligner l’importance de cette méthode parce qu’elle recouvre un enjeu de pensée qui va bien au-delà d’un simple choix méthodologique. Disons tout de suite (on aura l’occasion d’y revenir en maintes occasions) que la déduction génétique est à la pensée ce que la morphogénèse est la biologie ; c’est-à-dire l’explication d’une chose à travers sa production.

Formation de cristaux de vanilline,
métaphore de la déduction génétique.

Lire la suite

C’est plus grave que l’on ne l’imaginait !

« Le temps est invention, ou il n’est rien du tout. »
Bergson

Feigenbaum

Diagramme d'une bifurcation selon le mathématicien Feigenbaum

Je rassure. Le titre est ironique.
C’est que je me demandais comment faire, avec ces articles qui partent chacun dans leur direction : les articles sur Bergson laissés en suspens ; les articles sur le cinéma dont on ne sait où ils mènent ; ceux sur le meilleur des mondes possibles, englués dans des problèmes d’outillage conceptuel quand l’actualité les court-circuite et les déborde et puis la mobilisation sur les autres fronts : ceux des bibliothèques parce qu’il se passe des choses intéressantes chez nous et qu’il semble bien que ce ne soit là que le début et puis d’autres choses encore…
Devant toutes ces échéances, j’ai voulu me changer les idées et me suis mis à lire La Nouvelle Alliance – Métamorphose de la science d’Ilya Prigogine et d’Isabelle Stengers. Sans idée préconçue sinon celle de me baigner dans l’univers scientifique, traditionnellement indifférent aux destinées humaines. C’est donc là que les choses deviennent plus grave parce qu’en fait cet essai, écrit en 1978, fait converger vers la problématique qu’il soulève tous ce dans quoi je m’éparpillais.
De quoi s’agit-il ?
L’essai raconte, à partir de l’évènement historique que constitue la synthèse newtonienne, le devenir de la science classique, plus précisément celui de la dynamique comme science royale en physique, confrontée qu’elle est au problème de l’irréversibilité que lui pose de manière obstinée les résultats de la thermodynamique. De quoi parle-t-on ?
La synthèse newtonienne : tous les corps sont soumis à la gravitation et tous les mouvements, les trajectoires et les positions en dépendent. Tiens, tiens ! On rencontre le mouvement autour duquel on a réfléchi par ailleurs.
La dynamique : la science physique qui s’occupe de l’étude des mouvements, trajectoires et vitesses.
L’irréversibilité : soit un système, un ensemble de points et de leurs trajectoires, il peut passer d’un état A à un état B. L’irréversibilité consiste à admettre qu’il est impossible pour certains systèmes de les ramener de l’état B à l’état A initial.
La thermodynamique : la science de la chaleur et donc, à l’intérieur de la physique, la science privilégiée où le phénomène de l’irréversibilité apparaît.
En reprenant la formulation, cela donne : l’essai raconte comment, après avoir été bannie de la science classique, la question du temps (irréversible) a fini par y être réintégrée au point de la métamorphoser, au point d’en redéfinir tous les principes fondamentaux.
On pourrait se dire qu’il ne s’agit que d’une évolution scientifique. Non. C’est aussi une évolution culturelle. C’est-à-dire que si on prend la mesure de ce qu’a représenté culturellement la revolution newtonienne, alors on en déduit ce que peut représenté cette nouvelle révolution scientifique.

Lire la suite

Note de lecture : l’image-mouvement II

Reprenons où nous en étions.

On se demandait comment le concept d’image-mouvement pouvait être articulé aux traditionnelles notions techniques de cadre, cadrage, plan, découpage et montage. Le concept ayant d’une part pour fonction de rendre intelligible la signification d’un ensemble d’images, les notions techniques ayant d’autre part la faculté de décrire les procédés nécessaires à la fabrication de cet ensemble d’images. Si par ailleurs le concept doit être immanent aux notions techniques, il faudrait alors partir de l’image, s’ancrer dans l’image pour en déduire les notions techniques. On se demandera donc ce qui caractérise une image cinématographique. Et puisqu’il s’agit de produire un concept philosophique qui soit proprement cinématographique, on importera un concept philosophique dans l’image cinématographique. On caractérisera donc l’image cinématographique à partir du mouvement qui l’anime et le concept philosophique du mouvement sera importé de Henri Bergson.

Lire la suite

Note de lecture : l’Image-Mouvement – I

Cinéma 1 – L’Image-Mouvement (C1) et Cinéma 2 – l’Image-Temps (C2) sont les deux livres que Gilles Deleuze a consacré au cinéma dans les années 80. Comme souvent lorsqu’il s’agit de Deleuze, les livres ont fait mouche et sont perçus comme étant incontournables pour toute personne s’intéressant au cinéma mais le geste inaugural consistant à faire du cinéma une question philosophique n’a pas à ma connaissance été repris, en tout cas pas à ce niveau. J’y vois au moins deux raisons qui s’attacheraient à la pensée de Deleuze pour ce qu’elle est et une troisième qui serait liée à l’enjeu philosophique proprement dit. Concernant la pensée de Deleuze, il y a d’abord la maturité de sa pensée telle qu’elle s’exprime dans ses oeuvres des années 80. Maturité qui lui permet d’enrôler les pensées de Bergson et de Pierce, de les brasser et finalement les fusionner dans une production génétique de concepts que nous détaillerons. Tout cela avec une précision et une finesse qu’on n’évoque le plus souvent que dans l’art de la dentellerie, dans le maniement du scalpel ou dans l’usage du laser. Lire la suite