Les émotions, disait-il…

Le cinéma tel qu’il est analysé par Gilles Deleuze dans les deux livres qu’il lui consacre se décrypte à partir du rôle central donné au schème sensorimoteur. Pour mémoire, on appelle schème sensorimoteur le schéma comportemental perception-action. Le mot schème s’emploie pour signifier qu’il ne s’agit pas d’appliquer un schéma formel à la réalité mais partir des régularités qu’on observe dans celle-ci pour faire émerger un motif opératoire parmi la diversité des situations. Autrement dit, c’est un peu précieux mais on dira schéma pour parler d’une forme a priori et schème pour une forme a posteriori. Bref, en introduisant l’affection entre la perception et l’action, c’est bien à partir de là que Deleuze nous propose une lecture de l’image cinématographique. L’image classique, c’est-à-dire l’image-mouvement, explorera le schème sensorimoteur pour autant qu’il est réalisé, sinon par les personnages, du moins par le film en tant que totalité ouverte par la durée. L’image moderne, c’est-à-dire l’image-temps, explorera la rupture du lien sensorimoteur, traversera la disparition du personnage à la recherche d’une matrice esthétique capable de redonner ou d’inventer un corps et un cerveau à l’humanité. Mais pour installer le schème sensorimoteur dans le cinéma, il fallait d’abord l’installer dans la pensée et ensuite convoquer le cinéma ; il fallait trouver le plan d’immanence proprement cinématographique où cinéma et pensée deviennent assez indiscernables pour nouer leurs étranges alliances. Ce plan d’immanence, Deleuze le trouvait chez Bergson et ce dernier le formulait non pour le cinéma mais comme une réponse à la nouvelle physique einsteinienne.

S’il fallait reformuler le schème sensorimoteur, on partirait donc non pas du cinéma, ni des arts vidéos qu’ils soient analogiques ou numériques, on partirait de la science. Mais de quelle science ? La science physique classique ? Pas si l’on se place dans la continuité de Prigogine et Stengers où justement nous préférons inscrire ce nouveau schème dans un monde soumis à l’irréversibilité du temps. La science physique moderne, soit par la mécanique quantique, soit par la thermodynamique ? Non plus car la première, si elle met en crise les conditions de perception du sujet classique (kantien) à travers ses paradoxes ou ses théorèmes, ne fait justement que le mettre en crise, tandis que la seconde ne nous dit rien de la spécificité du temps tel qu’il est vécu par des organismes vivants pour lesquels le schème s’applique à l’exclusion des autres masses organisées. Est-ce alors à la biologie qu’il faut s’adresser ? Peut-être, mais alors à une biologie enrichie non seulement par les découvertes du XXème siècle et surtout par les questions qu’elle n’a cessé de redoubler. À commencer par celle-ci : on ne pourra pas prétexter une nature ultime pour donner une assise au schème perception-action, raison pour laquelle déjà le modèle physique classique faisait autorité. Il semble que la biologie moderne a toujours eu sa manière à elle de composer avec les limites actuelles de ses connaissances. Tandis que la science physique classique adoptait une position martiale de conquête, il semblait que la biologie devait négocier les conditions de sa reddition toujours provisoire. Instinct et élan vital était par exemple les notions non-scientifiques qu’il fallait introduire pour montrer l’état d’avancement des travaux et pour garder une spécificité irréductible par rapport à la physique classique. Depuis le croisement fécond entre théorie de l’évolution darwinienne et théorie génétique, la biologie moderne s’est dotée d’outils et a produit des résultats qui lui permettent de ne plus recourir à des notions qui lui sont hors-champ et cela tout en préservant et renforçant sa spécificité. C’est donc parce que le schème sensorimoteur implique des organismes vivants sensibles, capables de retenir une décision puis de coordonner une réponse globale qu’il faudra rechercher les éléments constitutifs de notre plan d’immanence du côté des neurosciences.

Or que nous apprennent ces neurosciences, ou à tout le moins le livre qu’Antonio Damasio a consacré aux émotions et aux sentiments : Spinoza avait raison ? Le livre commence par une citation de Shakespeare extraite de la pièce Richard II :

« Oui, cela est vrai, mon chagrin est tout entier au-dedans et ces formes extérieures de deuil ne sont que les ombres du chagrin caché qui se gonfle dans l’âme torturée ».

Antonio Damasio relève deux points : le premier, c’est qu’il admet à titre d’hypothèse qu’il est possible de faire une distinction entre les sentiments en général (ici le chagrin) et les émotions (ici les « formes extérieures de deuil »). Sans expliquer la nature de cette distinction, il démontrera qu’il est légitime de la maintenir d’après le résultats des expériences qu’il a pu mener et proposera même de rattacher ses deux phénomènes dans la continuité du motif homéostatique qui traverse l’évolution naturelle des organismes vivants. Ainsi les émotions visent à la conservation de l’individu en le renseignant sur l’écart entre l’état actuel de son corps et l’état de bien-être que ce dernier s’efforce spontanément d’atteindre. Ainsi les sentiments visent à la conservation de l’individu en imprimant en quelque sorte son état émotionnel à sa conscience afin que celle-ci puisse prendre des décisions en conséquence. Ces deux motifs de l’homéostasie viennent donc s’ajouter aux désirs conscients et aux besoins vitaux sensés assurer la survie de l’individu (et non plus seulement le bien-être) ; aux comportements de douleurs et de plaisir ; aux mécanismes biochimiques du système immunitaire, des réflexes de bases et enfin ceux du métabolisme. Le deuxième point relevé par Damasio consiste à faire l’hypothèse puis la démonstration de l’antériorité des émotions par rapports aux sentiments et donc à prendre le contre-pied de la citation du Grand Bill. En effet, les émotions ne seraient plus les émanations et les expressions extérieures de sentiments bien établis à l’intérieur de la psyché mais un ensembles de réponses chimiques du corps à son environnement dont la conscience ne va pas tarder à être informée. D’un point de vue philosophique, les conséquences sont redoutables.

Tout d’abord, c’est l’idée que la conscience vient après, après l’expérience, après le corps, après les émotions. Elle ne vient pas après chronologiquement, c’est-à-dire qu’il y aurait une absence de conscience au départ de l’existence. Elle vient après dans le cadre de l’évolution naturelle, c’est-à-dire que la pensée n’existe que dans et pour ce monde. Quand Einstein établit la théorie de la relativité générale en assurant qu’aucun corps matériel ne peut aller plus vite que la lumière, il enferme bien tous les corps dans ce monde mais sa théorie, elle, en tant que création de l’esprit, représente justement le point de vue extérieur au monde auquel la pensée aspire puisqu’elle formule même les lois de la lumière. Dans le nouveau cadre conceptuel, la théorie de la relativité ne dit pas la réalité ultime du monde mais exprime une compréhension et une saisie du monde à travers l’existence d’une communauté scientifique et des pratiques que celle-ci autorise puis valide. Plus prosaïquement, dans l’image que nous pouvons avoir de nous-même, cela veut dire que l’origine de nos émotions n’est pas à chercher dans les tréfonds d’une âme qui serait soustraite aux vicissitudes de l’expérience, substrat ultime et insaisissable de notre identité psychique, et dont la vie affective n’exprimerait finalement que la passion et le mystère de l’incarnation. L’origine de nos émotions est dans notre corps, tel que le système nerveux central parvient à s’en informer même si, bien entendu, les représentations mentales, et donc l’histoire de l’individu, jouent un rôle important dans leur déclenchement.

On aura j’espère l’occasion de revenir sur les émotions mais on devine déjà comment le schème sensorimoteur perception-affection-action s’en trouve chamboulé. En effet, on se rend compte que les émotions baignent les trois termes de manière variable mais constante. Ainsi, la perception ne consiste plus seulement à informer un corps doté d’intériorité d’une simple réalité extérieure ; elle mesure le potentiel émotionnel de l’environnement entre un terme minimal comme l’indifférence ou la routine (mais la routine est fausse routine au cinéma) et un terme maximal comme la saturation perceptive. On peut alors mettre en rapport les signes de l’image-perception établis par Deleuze et l’intensité émotionnelle portée par le corps (du personnage ou de la caméra-œil) entre la perception objective minimale et la perception moléculaire saturée, et entre eux deux la perception liquide, expression d’une immersion dans l’environnement, aussi trompeuse peut-elle être. On comprend alors non seulement pourquoi l’image-perception est le degré zéro de toutes les autres images (puisqu’il s’agira toujours de percevoir quelquechose même s’il n’est plus dans l’environnement) mais également pourquoi la perception moléculaire est l’élément génétique de toute perception. Dans le premier cas, c’est en fait l’émotion comme perception d’un état interne qui donne la raison de toutes les autres images-mouvement et cela justement parce que, dans le second cas, la perception moléculaire exprime la zone d’indiscernabilité par laquelle une perception externe devient perception interne.

La logique des signes de l’image-mouvement devient en quelque sorte une logique des émotions. Soit l’élément génétique de l’image-affection, le qualisigne. Cela marque le surgissement de la qualité dans le processus émotionnel. C’est l’émotion pure. Ce n’est que dans un second temps que la qualité se choisit un motif de ressemblance au stimulus à l’origine de son surgissement : c’est le signe de l’icône en tant qu’il réfléchit la qualité dans des traits caractéristiques (de visage ou autres). Mais l’icône n’épuise pas la qualité et celle-ci, indivisible, tourne autour ou au contraire s’éloigne de l’icône pour autant qu’il maintient une valeur affective. C’est alors le signe du dividuel qu’on retrouve à ce niveau, c’est-à-dire qu’au dividuel correspond l’émotion dans ce qu’elle a à la fois d’obstinée et d’évanescente, de persistante et de subliminale.

Avant de devenir image-action, l’image-affection courrait le risque de devenir image-pulsion. Quel est l’enjeu dans ce passage ? Celui du passage à l’acte. Mais l’acte de qui ? Du point de vue des neurosciences, on dira l’acte d’un organisme obéissant au principe homéostatique. Si le schème sensorimoteur fonctionne correctement, l’émotion est le préalable du sentiment et celui-ci oriente la prise de décision opérée par le système nerveux central de cet organisme. Du point de vue des neurosciences, l’enjeu consiste donc à la complexification du principe homéostatique incluant la conscience qu’un corps a de lui-même et la richesse de la situation que cette prise de conscience découvre. L’image-pulsion apparaît donc bien comme une forme dégénérée de l’image-affection et comme un simulacre d’image-action si on accepte l’idée que s’y manifeste la régression vers l’état homéostatique antérieur en termes d’évolution naturelle, c’est-à-dire sur les besoins liés à la survie. La régression devenant morale, affaire de mœurs, puisqu’elle a forcément lieu dans un milieu humain, signifiant, fondé sur le dépassement ou la canalisation des pulsions. Le fétiche se présente alors comme un signal qui perce à travers le signe, la proie excite le prédateur et l’attire vers le sans-fond d’une pulsion satisfaite dont le signe est alors le symptôme d’un monde originaire qu’on comprendra alors comme la perception qu’un organisme a de lui-même à ce stade de l’évolution.

Que devient alors le passage à l’acte s’il respecte la complexification du principe homéostatique ? Deleuze reprend à Bergson l’image de l’explosif : un organisme végétal serait un organisme qui emmagasinerait de la matière explosive mais il reviendrait à l’organisme animal de la faire détonner. Cette idée de charge explosive convient à la compréhension commune que l’on a de toute émotion comme elle nous semble être le meilleur moyen de passer de l’émotion au sentiment, en tant que processus d’intensification ayant à atteindre un point d’accumulation correspondant à l’idée du corps qu’est un sentiment, puis du sentiment à l’action, en tant que dépense énergétique visant fondamentalement un sentiment de bien-être pour autant qu’il s’étend au-delà de l’organisme à tout le milieu. L’empreinte, en tant que signe de l’image-action et élément génétique des autres signes, nous donne le correspondant de cette montée en charge explosive, tandis que le synsigne est par excellence le signe de l’action accomplie puisqu’il englobe le milieu et le personnage. Le signe du binôme ou duel nous donne la figure intermédiaire entre intensification et détonation qui est la conduite de la charge et dont la perception de l’épreuve nous en donne le contenu émotionnel. Ce premier axe constitué par la constitution d’une charge explosive et sa détonation ne trouve à s’effectuer que si les conditions de la première étape comme de la seconde sont réalisées. Il suffit que l’imprégnation soit à chaque fois interrompue ou dévoyée, il suffit que les milieux soient déstructurés ou inconnus pour que l’intensification de la charge et son explosion suivent une étrange involution. L’indice est le signe qui nous donne la correspondance émotionnelle d’une imprégnation sans cesse commencée et, plus ou moins brutalement, annulée tandis que le vecteur nous plonge dans un univers défait qu’il faut reconstituer ou inventer pièce par pièce.

Bien qu’au delà de l’image-action, il y ait l’image-transformation puis l’image-relation qui nous font toutes deux aborder aux rivages de l’intellect, l’émotion ne cesse pas de baigner ces deux éléments. C’est qu’en effet, la Figure, qui est le signe de l’image-transformation, nous donne la perception d’une forme non directement donnée mais déduite et cette perception est forcément interne, donc une émotion, puisqu’elle dépend de la capacité pour le personnage (ou pour l’œil de la caméra) de réfléchir les objets directs de la perception par rapport à d’autres objets, par rapport à ce qui les inverse ou par rapport à ce qui les redouble. Ce n’est pas une intellection puisque la forme n’est pas déduite à partir de données déjà abstraites de leur support mais bien une émotion parce que c’est par le support du système somatosensoriel puis par le traitement du système nerveux que la forme surgit pour l’intellect. Quant à l’image-relation, si le symbole, qui en est le signe générique, fait intervenir un élément strictement intellectuel (la loi conventionnelle, opposée à la loi naturelle, qui régit le lien entre deux images) et produit ainsi la marque et la démarque comme ses déclinaisons, elle reste émotionnelle pour autant que c’est toujours le système émotionnel qui s’enquiert à travers ces signes de la conformité ou non d’une relation conventionnelle entre deux termes. Ce qui s’observe là est différent de l’image-transformation. Ce n’est pas le système nerveux qui informe l’intellect mais l’intellect qui informe le système nerveux.

Voila bien des paragraphes abstraits pour dire une chose que Douglas Sirk résumait il y a déjà bien longtemps : « motion is emotion » (le mouvement est émotion). Peut-être que si l’on remplace un terme par l’autre, alors on a des chances de reformuler un nouveau plan d’immanence pour la pensée. Toutefois, ce qui se dessine en cette conclusion provisoire, c’est qu’en étant parti il y a bien longtemps à la recherche d’une intelligence non linguistique, en croyant la rechercher dans une pensée visuelle, éventuellement multimédia, on était finalement à la recherche de ce que Damasio nomme déjà, comme de nombreux neurologues j’imagine, l’intelligence émotionnelle. Mais plus important encore, et au delà des recherches en neurosciences, il semble bien que Deleuze n’a fait ni plus ni moins que poser les premières briques d’une sémiotique des émotions, extrayant l’intelligence émotionnelle des organismes et des expériences qui la signale pour en faire un matériau à haute teneur culturelle. Ces nouveaux éléments méritent d’être poursuivis.

Mais que se passe-t-il lorsque le lien sensorimoteur se brise ? Du point de vue du concept des émotions tel qu’on l’extrait des neurosciences, à quoi correspondrait la rupture du schème sensorimoteur ? Affaire à suivre…

Tableau récapitulatif

Types d’images-mouvement

Critère de traduction

Signe

Traduction dans le cadre des émotions

Image-perception

Prise en compte de l’environ-nement immédiat

Dicisigne

État neutre de participation émotionnelle caractéristique d’un état de routine, d’indifférence ou de maîtrise

Reume

Participation émotionnelle fluente et réciproque

Gramme

Participation maximale et indistinction entre émotion et perception

Image-affection

Surgissement de la qualité

Qualisigne

Émotion à l’état pur

Icône

Intensification et réflexion de l’émotion dans le stimulus qui l’a provoquée

Dividuel

Épuisement et regénérescence perpétuelle de l’émotion

Image-pulsion

Action dégénérée

Fétiche

Apparition d’un stimulus lié aux comportements de survie dans un environnement au delà de la survie

Symptôme

État de l’organisme ayant réalisé son comportement de survie dans un environnement au delà de la survie

Image-action

Intensification et détonation de la charge pour l’annexion de l’environnement

Empreinte

Intensification de la charge explosive de l’émotion

Binôme

Mise à l’épreuve de la charge émotionnelle

Synsigne

Décharge émotionelle réalisée avec succès c’est-à-dire validant l’annexion affective du milieu

Indice

Intensification progressive et décharge brusque de l’émotion avant détonation

Vecteur

Annexion affective du milieu dans un environnement impropre à la détonation

Image-transformation

Information vers l’intellect

Figure

Phénomène de miroirs, inversés ou non, déformés ou non, à l’intérieur du processus émotionnel

Image-relation

Information de l’intellect

Symbole

Information abstraite du milieu en tant qu’ordre exterieur à l’organisme

Marque

Phénomène dont l’insertion dans le milieu entre en conformité avec l’ordre symbolique

Démarque

Phénomène dont l’insertion dans le milieu entre en contravention avec l’ordre symbolique

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Une réflexion sur “Les émotions, disait-il…

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