le pragmatisme en débat

William James

Il y a le blog, et la tournure de plus en plus théorique qu’il prend, et il y a l’action, les projets qui ont motivé la création du blog et qui expliquent le rythme lent des publications. Cela n’empêche nullement de réfléchir à l’action, surtout qu’il y a matière à penser dans ce domaine.

En effet, depuis qu’on s’est mouillé la chemise à faire avancer les choses par chez nous, on rencontre, et cela fait partie du jeu,  des objections, des résistances, des lenteurs, des incompréhensions, des soutiens mous, tout cela sous des formes très diverses. Dans l’action associative, la question du sens importe parce que c’est à partir d’elle, même si elle n’est qu’à peine formulée, que des bénévoles s’impliquent et que l’action vaut la peine d’être collective. De mon côté, il faut bien admettre qu’il s’est accompli une forme de révolution culturelle consistant à appréhender sans complexe non seulement le domaine de l’économie mais également celui du management, sans complexe voulant dire sans idéologie. Confronté à la nécessité d’agir, pour le bien de l’association et parce qu’elle porte une cause pour laquelle je peux m’engager, je me suis rendu compte que manipuler les chiffres, organiser les moyens humains et matériels de l’association impliquaient un minimum de méthode. Et puisqu’il n’est pas nécessaire d’être une multinationale pour avoir affaire à la complexité des choses, il y a donc bien du pain sur la planche.

Et puis, il y a la question culturelle plus large de la tête et des mains.  Surtout en bibliothèques. Lieu de têtes ou d’esprit selon les représentations communes. Mais en milieu rural, qui plus est socialement situé plutôt vers le bas, il y a surtout des bras ou des petites mains. En sorte qu’on n’a pas à se creuser trop la tête pour dire que notre rôle consiste à faire circuler l’info entre la tête et les mains et vice-versa (surtout).

D’où la question du pragmatisme. J’avais conseillé à un ami de lire un article faisant le compte-rendu d’une monographie consacrée à William James, philosophe américain au tournant du XXème siècle, frère de l’écrivain Henry James, et figure fondatrice, avec Peirce du courant pragmatique américain. Pourquoi ? Parce que je voulais lui donner l’occasion de donner au mot pragmatisme un contenu autrement plus riche et subtil que la connotation néolibérale qui s’y est attachée pour n’en retenir que la synonymie avec efficacité ou, pire, efficience. Mal m’en a pris ! Il semble que le contenu de l’article relevait bien d’une pensée néo-libérale en gestation, inaugurant un nouveau cycle historique où la pensée anglo-saxonne dominerait le monde, faisant de moi, triste sire, un prosélyte ou sournois ou benêt (cocher l’option) au service des nouveaux maîtres. J’ai répondu en explicitant ce que je lisais dans l’article.

Je propose donc une version remaniée de la réponse que j’ai faite pour plusieurs raisons. La première est que je voulais depuis longtemps signaler cet article comme un point d’entrée vers le pragmatisme américain, en invitant à considérer comment William James et Henri Bergson se font écho par delà les deux rives de l’Atlantique, chacun dans son contexte culturel. La seconde c’est que le pragmatisme me semblait une bonne entrée pour poser la question du sens de l’action dans un contexte socio-historique comme le nôtre, marqué par le recul des idéologies marxistes, le désarroi politique qui s’ensuit et les nouvelles conditions de l’activisme dans un monde globalisé technologiquement, économiquement et écologiquement. Enfin, puisque la réponse s’inscrit dans une polémique, il me semblait intéressant de conserver un peu du ton véhément que je pris pour me faire bien comprendre, histoire de rappeler que le débat d’idées est aussi « un sport de combat ».

Ce qui donne :

Je vais essayer de te présenter la lecture que j’ai fait de cet article.
Je ne chercherai donc pas à savoir d’où tu parles, ni quel est ton univers intellectuel. Non que je m’en fasse une idée mais parce qu’il ne s’agit pas de te convaincre mais de te demander du respect pour ce que je pense , respect qui aille au-delà de la politesse consistant à ne pas m’accuser nommément de pensée esclavagiste. Ma lecture reprend pour plus de lisibilité les intertitres de l’article.

Introduction
« Dans ces trois champs, une même « attitude empiriste » est à l’œuvre : se tenir rigoureusement sur le plan de l’expérience pour rendre compte de l’expérience. L’expérience seulement, mais toute l’expérience, tel est l’unique principe de James. »
Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire d’abord et avant tout aucune transcendance, d’aucune sorte. Car qu’est-ce que la transcendance ? Techniquement, la transcendance c’est la différence essentielle entre une cause et un effet et, à l’origine, entre un créateur et ses créatures. De fil en aiguille, la transcendance consiste à dire qu’il y a des absolus qui conditionnent l’expérience ou la condition humaine. L’homme pourra faire ce qu’il veut, comme il veut, il n’échappera pas à la transcendance. Par exemple, il gagnera son pain à la sueur de son front (la version antique). Par exemple, les lois du marché sont autonomes par rapport au fonctionnement des sociétés (le libéralisme). Par exemple, « tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». L’enjeu consiste pour moi à affranchir l’expérience de toute détermination qui prétendrait la contenir. Ce qui s’oppose à la transcendance, ce n’est donc pas l’expérience (puisque c’est elle qu’il faut libérer), c’est l’immanence. On cherchera alors à libérer l’expérience par les voies de l’immanence. Qu’est-ce que l’immanence ? Techniquement, l’immanence revient à dire qu’il y a une continuité essentielle entre une cause et ses effets, originellement, le créateur est dans sa création, c’est-à-dire dans ses créatures. Par exemple, dans la version antique, « Dieu est amour ». Par exemple, le capitalisme opère en capturant à son avantage les flux (toutes les formes de désir) qui traversent les sociétés. Par exemple, les hommes peuvent être égaux en droit, cela reste abstrait puisqu’ils sont structurellement inégaux au regard de la propriété des moyens de productions et de leurs dynamiques internes (le matérialisme historique). Je prends volontairement des exemples qui se répondent. On ne quitte ni la société ni la religion en passant de la transcendance à l’immanence et réciproquement. Ce sont deux modes différents pour avoir prise et se rendre intelligible l’expérience.
Où veux-je en venir ? Je revendique m’inscrire dans une histoire de la pensée qui considère toute forme de transcendance comme l’outil le plus classique et le plus éprouvé de toute domination. Je revendique appartenir à une histoire de la pensée qui fait de l’immanence un outil privilégié d’émancipation. Cela ne protège pas de la domination. Ainsi le capitalisme est la forme de domination qui procède par immanence mais il s’appuie nécessairement sur des institutions transcendantes qui le justifie. Livré à lui-même, sans justification, c’est tel qu’il existe actuellement en Irak, l’horreur (cf Naomi Klein et la stratégie du choc). Cela ne protège pas de la domination mais permet de se donner les moyens de lutter pied à pied contre la domination, là où précisément elle s’exerce (plus trop dans la religion en ce qui nous concerne) mais dans l’économie, dans les droits, dans les idées, dans les relations sociales, etc…). Bref, le corrélat de l’immanence, c’est la ligne de front intellectuelle et pratique.
L’expérience, rien que l’expérience cela se dit aussi aller au charbon.

La psychologie de James : un empirisme sans associationnisme
Je ne rentre pas dans le détail parce qu’il s’inscrit dans un débat philosophique qui remonte à Platon et Aristote mais je te demanderais de retenir deux choses. La première, c’est qu’avant d’avoir des opinions sur la liberté ou l’esclavage, il convient de savoir quels outils conceptuels nous permettent de penser la liberté ou l’esclavage. La psychologie de James portent le débat d’abord sur l’enjeu de la représentation comme ce qui détermine notre manière de penser. Si James propose une nouvelle manière de se représenter les choses, alors la liberté et l’esclavage seront pensées autrement. La deuxième chose est l’image d’une réalité sensible comme « un tout indifférencié, un chaos absolument confus et indistinct, que l’expérience elle-même peu à peu différencie et discrimine, de sorte que les relations sont en réalité senties dans l’expérience même. » Un « tout indifférencié, un chaos absolument confus et indistinct » constitue une forme abstraite de la représentation qui conditionne celle-ci et rendent possible l’expérience pratique de la ligne de front. L’emploi que je fais de cette image du front est certes métaphorique mais cela nous donne le chaos comme forme abstraite et  et la ligne de front comme contenu concret de la représentation. Où l’on voit que James se donne les moyens de penser les idées qu’il avance.

Une activité psychique libre et Un indéterminisme darwinien
Tiens, tiens !  le mot libre apparaît ici. Mais de quelle liberté s’agit-il ? Oh, rien que de très modeste ! Il s’agit d’observer que l’activité psychique, la manière dont fonctionne le cerveau, implique de l’indétermination. Bergson disait la même chose. Au plus vous suivez la pente de l’évolution animale, au plus vous constatez une complexification du système neuronal. Vous arrivez par paliers successifs (incluant les dauphins et les singes, ne soyons pas racistes) au cerveau humain, comme étant celui capable d’un maximum d’écart entre un stimulus et une réponse. Et la réponse peut-être complètement inattendue. Voilà, cela n’a l’air de rien mais c’est le germe nécessaire. Comment peut-on parler de liberté si on ne constate pas dans les faits que l’individu est capable de choix imprévus, et cela non pas parce qu’un dieu lui en aurait fait l’aumône, ou parce qu’un système social lui donne des droits mais parce que c’est dans les choses. La « liberté est l’ouvrière du monde dans lequel nous vivons » veut dire que la liberté est dans le monde parce que la conscience est elle-même issue du développement naturel du cerveau. L’esprit n’a pas son origine dans l’au-delà mais au plus profond de la complexité matérielle.

« Est vrai ce qui réussit » à vérifier la théorie et à améliorer le réel
Jusqu’à présent, on a vu que les conditions du pragmatisme, pas le pragmatisme en lui-même. Parce que celui-ci est  « d’abord une méthode permettant de critiquer les concepts et les théories » au regard de leurs effets pratiques : « une théorie qui ne fait rien dans l’expérience est triviale ; deux théories apparemment différentes sont en réalité identiques si leurs effets pratiques sont les mêmes ». La question de l’efficacité en découlera mais ce qui compte ici, c’est que le pragmatisme invite, d’abord dans les sciences puisque c’est plus facile de l’observer, à mesurer la distance, l’écart entre les discours et les états de fait. Et il faut une sacrée intelligence et une certaine forme d’humilité de cette intelligence pour ne pas se laisser aller à l’impérialisme naturel de la pensée sur les choses. Lorsque je t’ai invité à lire cet article, c’était pour que tu mesures l’écart entre cette position intellectuelle qui ne se laisse pas embrumer par un quelconque impérialisme ou autoritarisme de la pensée et la culture cartésienne française, toute imprégnée de rationalisme, qui se soumet les états de choses. Si tu savais toutes les baudruches intellectuelles que cela permet de dégonfler ! Le pragmatisme se situe dans cette capacité à faire des allers-retours entre la pensée et les choses, à créer les conditions d’un dialogue fructueux entre elles. C’est pourquoi, fondamentalement, le pragmatisme n’entre pas dans un rapport de domination avec les choses mais dans un accord qui est à construire. Entends-tu cela ! Structurellement, le rapport à la réalité n’est pas la domination ! Par contre, une pensée qui nie la qualité dans les états de choses, qui cherche à les faire entrer dans un formalisme par elle-seule produite, celle-là entre nécessairement dans un rapport de domination puisqu’elle impose de l’extérieur une conformité de la réalité aux prescriptions de la pensée.
Et là, on peut dériver vers la question sociale et morale. Car qui peut penser comme cela sinon celui qui a déjà les moyens de se soumettre la réalité à la représentation qu’il s’en fait ? Qui peut croire au pouvoir tout-puissant de la pensée sinon celui qui vit dans un système social où sa seule pensée suffit du fait que d’autres se coltinent la matérialité du monde à sa place ? Inversement, qui à intérêt à penser qu’à partir de son dialogue incessant avec les choses puisse surgir les conditions de son émancipation ? En effet, si la liberté est l’ouvrière du monde, si la nouveauté est inscrite dans l’évolution darwinienne alors il existe des raisons positives pour résister à et subvertir, autant que faire se peut, un ordre social qui existe autant dans les faits que dans ses idéologies et ses théories. L’article ne parle absolument pas de ce potentiel que j’attache au pragmatisme pour plusieurs raisons. Pour faire court, toute pensée est un vivier et il convient d’en user comme tel. Je ne sais ce que pensais William James de l’ordre social mais, volontairement ou non, ses idées s’inscrivent à la fois dans un décrochage par rapport à la tradition européenne (il suffit de voir comment Bergson dit autrement, en bon héritier de la tradition philosophique continentale, à peu près la même chose à la même époque) et dans une continuité avec une tradition mineure de la philosophie en général autour de l’immanence qui commence avec Démocrite et Lucrèce et continue chez nous jusqu’à Félix Guattari ou Gilles Deleuze. Et si cette tradition est mineure, c’est parce que tout ordre social coure après ses justifications et que toutes les justifications réintroduisent de la transcendance. Toute pensée, y compris la tienne, ne fais pas l’effarouché, implique un rapport à la puissance. Mais toutes les pensées ne sont pas amoureuses du pouvoir pour autant. Tu n’es sûrement pas amoureux du pouvoir mais connais-tu ton rapport à la puissance (ce que tu peux en fonction de ce tu es parmi mes autres et comment tu le peux) ?

L’expérience religieuse : une énergie venue d’ailleurs
Ah la question religieuse ! Ah William James le bigôt ! Ah tous ses épigones contemporains esclaves et fiers de l’être ! Passons.
En philosophie, la question religieuse est justement liée à la question sur la puissance. Que dans la culture étasunienne hyper-bigote comme elle l’a toujours été, William James se pose la question religieuse à l’intérieur de son système n’a rien d’inattendu. C’est le contenu qu’il y met qui doit nous intéresser pour savoir s’il contredit tout ce qu’il a écrit d’abord ou le prolonge. Et s’il dit que la foi peut venir d’une source surnaturelle, c’est en vertu du fait qu’il est  « possible de considérer que le Moi, par ses profondeurs, est en relation avec un océan psychique, qu’une énergie spirituelle existe à laquelle nous sommes aveugles tant nous nous épuisons à maîtriser le terrain de l’action, mais que certaines âmes privilégiées connaissent, parce qu’elles sont plus attentives à ce qui se passe dans les profondeurs du subconscient ». Bref, James met Dieu là où Freud met l’inconscient. Ce qui compte, c’est que Dieu n’est pas justifié, il devient possible en raison de notre ignorance sur nous-mêmes. Autrement dit, il applique à la question religieuse la même humilité qu’entretient l’intelligence avec la réalité. Elle sait qu’elle ne sait pas tout, partant, elle n’a pas à justifier ni à condamner a priori l’expérience de la foi. S’il y en a qui se sentent d’entrer intensément en relation avec leur inconscient et ses virtualités, qu’y aillent et qu’ils nomment cela comme ils le souhaitent selon le contexte culturel qui est le leur.
Il ne tombe toujours pas dans le piège de la pensée qui outrepasse ses limites et qui condamne à l’avance toute expérience religieuse comme auparavant elle condamnait à l’avance toute expérience athée. Il y a de l’émancipation aussi bien en milieu religieux qu’athée comme il y a de la domination dans l’un comme dans l’autre tout simplement parce que l’émancipation absolue n’existe pas, elle est toujours relative à un contexte social, historique et culturel.
Bien sûr que cette histoire d’apologie de la pauvreté volontaire sent l’iconographie chrétienne mais en comprends-tu la portée ? Ne sais-tu pas que dans la civilisation chrétienne, l’autorité ecclésiastique a toujours eu du mal à intégrer les ordres mendiants, les jugeant subversifs, et ne se les appropriant que dans la mesure où son intégrité en dépendait. C’est que dans l’iconographie chrétienne, le pauvre volontaire est celui à qui rien ne manque en vertu du caractère plein et unifié de l’amour des choses et de Dieu. N’importe quel anarchiste un peu conséquent sait que les germes de son idéologie sont nés dans ces « dérives » moyenâgeuses du christianisme parce qu’elles remettaient en question les institutions officielles de Rome au nom d’un individu souverain.
Bien sûr, à l’époque de l’écologie, si Véolia et Total  font l’éloge de la sobriété alors il y a de quoi s’inquiéter mais si en cette même époque, on considère que les salariés du monde associatif ou ceux et celles de l’économie sociale et solidaire ne sont que de pauvres esclaves volontaires et fiers de l’être, et non des précaires maltraités par un système qui n’est pas intéressé par ce qu’ils assument être digne de vivre, c’est que le goût de la lutte, ou celui de nos semblables, nous aura quitté.

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