Fabrication numérique en Livradois-Forez ?

Je propose une présentation de ce qui me semble être un enjeu à saisir le plus tôt possible par les temps qui courent.
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2 réflexions sur “Fabrication numérique en Livradois-Forez ?

  1. Les hackers et l’esprit du parasitisme
    Nous incluons dans cette livraison un commentaire de l’ouvrage L’Éthique hacker et
    l’esprit de l’ère de l’information, appelé à devenir la profession de foi d’une nouvelle
    génération de technoconvaincus partageant la certitude que les décennies à venir leur
    appartiennent. Son auteur, Pekka Himanen, est le nouvel hérétique de cette éthique du travail
    coopératif et passionné, à mille lieues des éthiques protestantes et catholiques fondées sur le
    travail esclave et la mortification rétribués dans l’Au-delà.
    Notre époque, qui plus que tout autre récompense l’irresponsabilité, favorise
    l’apparition de doctrines ahurissantes concoctées dans les laboratoires insonorisés des
    universités et des entreprises d’un monde qui s’écroule de toutes parts. Des volumes
    considérables de matière grise sont mobilisés pour nous montrer les voies d’accès à la vie
    radieuse que nous sommes tous invités à embrasser si nous ne voulons pas rater le coche de
    l’émancipatrice modernité. C’est ainsi qu’il y a quelques années déjà, nous avions eu vent de
    l’existence de ces hackers qui aujourd’hui brandissent l’étendard de leur nouvelle éthique.
    Disons d’emblée que le pastiche du ci-devant Himanen n’aurait pas attiré notre
    attention une seule seconde, n’était le relatif intérêt qu’il a suscité chez ceux qui appartiennent
    à ce que nous pourrions nommer pieusement les « milieux radicaux ». Ce qui fait problème ce
    n’est pas que le livre d’Himanen soit une compilation de banalités et d’envolées lyriques,
    mais qu’il ait été possible de rêver, ne serait-ce qu’un seul instant, que ce livre puisse être mis
    en perspective avec la pensée critique. D’où vient ce malentendu ?
    Nous ne nous engagerons pas ici, une fois de plus, dans une critique de la société
    technicisée, une réalité qui, au bout du compte, fournit le seul argument tangible plaidant en
    faveur du fait que les thèses des hackers ont pu s’imposer dans certains milieux avec autant de
    force. Néanmoins, nous n’allons pas nous priver de mettre en évidence quelques-unes des
    incongruités qui nous ont sauté aux yeux à la lecture du livre d’Himanen.
    Ce que Pekka Himanen a nommé de manière ambitieuse « éthique hacker » – le seul
    fait de pousser l’ambition jusqu’à s’auto-décerner une éthique est en soi quelque chose
    d’assez suspect –, n’est rien d’autre que la sauce idéologique grâce à laquelle les hackers
    souhaitent donner un certain prestige à leur vie de néocréateurs, de néosavants voire de
    néoleaders spirituels. Si jamais ces gens-là réussissent à créer un véritable mouvement de
    masse, et à y tenir leur place, ils seront parvenus une fois de plus à démontrer l’inusable
    élasticité du système actuel, où l’ambition technique collective n’entre pas nécessairement en
    conflit avec l’ambition économique privée, les deux s’accordant bien pour diffuser la
    propagande en faveur du progrès et de ses réseaux technologiques aux quatre coins de la
    planète. C’est un fait avéré que, dans les années 1980, 1990, se sont développées des
    technologies qui ont débordé du cadre traditionnel de leur appropriation capitaliste. Dans la
    société totale des réseaux planétaires, les technologies de l’information passent par-dessus le
    contrôle des entreprises privées, et l’impératif technique s’est à ce point emparé de la société
    qu’il requiert à présent la collaboration de tous et de chacun : pour être en mesure de
    maintenir le contrôle sur tout ce qui se sait, il faut bien que chacun soit informé un minimum
    de tout ce qui a trait à l’exercice du contrôle. C’est ainsi que la « société en réseau » est
    devenue un sujet d’orgueil démocratique pour les nouvelles masses, satisfaites de leur
    collaboration à l’informatisation des peuples et des nations. Littéralement, tout le monde
    participe, tout le monde y arrive, personne ne reste à la traîne. Les envahis sont les
    envahisseurs.
    La société en réseau est l’exemple le plus évident de la façon dont la société
    occidentale parachève l’extension planétaire de son mode de vie. D’un côté, la guerre
    économique et la violence du marché, de l’autre, la propagande d’un monde interconnecté
    1
    dont tout le monde peut faire usage au même titre. Et, au beau milieu, une mythologie
    futuriste fondée sur le jeu et le délire collectif qui font entrer en scène les Ulysse de la
    nouvelle odyssée informatique, ces hackers qui se présentent comme l’élite aventurière des
    générations futures.
    Quand Himanen critique les éthiques chrétiennes et protestantes du travail, il pose les
    premières pierres de son analyse fragmentaire. Son intention est de présenter le travail du
    hacker comme une activité fondée sur la créativité et le jeu passionné (bien supérieure aux
    activés productives de survie ou aux liens sociaux typiques du travail). D’après lui, l’activité
    du hacker est un jeu, au sens noble du terme. Pour Himanen, le hacker s’est affranchi de tout
    ce qui relève de la survie, un chapitre vulgaire de sa vie qu’il doit traverser le plus rapidement
    possible. Ce présupposé admis, il va de soi que tout ce qui adviendra par la suite sera
    totalement gratuit, puisque, en somme, l’éthique hacker se doit de considérer comme
    naturellement constitué le monde matériel qui l’entoure. La vie du hacker commence à ce
    moment précis : il existe une société à l’état brut qui, pour des raisons qui restent
    mystérieuses, garantit la survie et le fonctionnement des échanges économiques, simples
    bagatelles auxquelles le hacker, essentiellement absorbé par les échanges symboliques et
    scientifiques, n’a aucune de ses précieuses minutes à consacrer.
    Par ailleurs, le hacker mène son activité librement et inconditionnellement. Sorte de
    mélange entre le bohémien du XIXe siècle et le penseur oisif de l’Athènes classique, il a
    besoin de liberté d’action et de temps libre pour s’organiser à son aise.
    Himanen écrit :
    Un autre élément important dans la façon particulière des hackers d’aborder le travail
    est leur relation au temps. Linux, Internet et l’ordinateur personnel n’ont pas été conçus
    pendant les heures de bureau. Quand Torvalds a écrit ses premières versions de Linux, il
    travaillait tard dans la nuit et se levait en début d’après-midi pour poursuivre sa tâche.
    Parfois, il abandonnait son code pour jouer avec son ordinateur ou pour faire
    complètement autre chose. Ce rapport libre au temps est depuis toujours un élément
    caractéristique des hackers qui apprécient un rythme de vie à leur mesure (p. 37).
    Une déclaration spécialement irritante, qui fait irrésistiblement penser à ce que disent
    les étudiants boursiers récemment débarqués sur les campus lorsqu’ils se targuent de prendre
    du bon temps tout en se gaussant de la vie bêtement routinière du monde des employés. De
    telles attitudes sont le propre d’individus chéris de la société, jouissant du privilège de
    rayonner dans tous les sens et considérant leurs concitoyens comme des bêtes curieuses
    condamnées à faire des allers et retours dans leur cage. Mais il y a plus. En digne représentant
    qu’il est de notre époque artificielle, Himanen va jusqu’à négliger les limites du monde
    naturel où, jusqu’à nouvel ordre, l’activité humaine doit s’inscrire, ne serait-ce que parce
    qu’elle reste tributaire d’une contrainte énergétique et pratique incontournable : la lumière du
    jour. Par où l’on voit que le travail des hackers est à ce point séparé du monde de la
    production, dont ils ne laissent pourtant pas de dépendre pour le moindre de leur geste, qu’ils
    ont oublié jusqu’à l’existence d’une nature avec ses rythmes à respecter, parce que c’est sur
    eux que se fonde l’activité des sociétés humaines. Ces vérités de toujours, croulant sous le
    fardeau de décennies de technicisation, finiront bien par éclater un jour, quand bien même il
    sera alors trop tard.
    Par-delà sa défense et son illustration du mode de vie hacker en tant que style
    personnel caractérisé par le rejet des éthiques chrétiennes et protestantes, Himanen présente,
    dirons-nous, trois autres piliers du hackerisme : un modèle de connaissance, un modèle de
    communication et un modèle de société responsable.
    2
    En ce qui concerne le premier, Himanen voit d’un bon œil la « société en réseau » ou
    « académie en réseau » en forme de gigantesque communauté scientifique accouchant de
    nouveaux paradigmes de la connaissance dans une ambiance coopérative et antihiérarchique,
    l’élève n’étant plus un simple récepteur des savoirs mais un sujet actif impliqué dans leur
    création. Au passage, Himanen commet l’erreur grossière d’attribuer à la technologie une
    qualité qui lui est absolument étrangère, celle d’avoir des effets bénéfiques sur la diffusion et
    le développement des connaissances, alors que l’inverse est notoire : l’augmentation des
    moyens technologiques s’est en réalité traduite par une chute abyssale du niveau des
    connaissances, mais aussi par un recul dans leur appropriation réelle et par l’apparition dans la
    société de pans entiers de gens devenus incapables d’acquérir par eux-mêmes un savoir
    autonome. La confiance placée dans le progrès technique a été une des causes d’effritement
    majeure de la confiance en soi et de l’autonomie intellectuelle, et la pensée de ceux qui
    pensent encore a perdu en vivacité et en capacité de se remettre en question (l’opuscule
    d’Himanen en est une preuve). On peut toujours parler, effectivement, de développement
    fantastique du savoir scientifique, de cohésion sans précédent entre les différentes sphères de
    la connaissance, mais aucun de ceux qui tiennent ce discours ne parlera de ce qu’il y a
    derrière – ou devant, c’est selon – toutes ces merveilles : l’appui du pouvoir industriel et
    financier et le profit qu’il en tire. Et tandis que la science se corrompt en se mettant au service
    de l’exploitation généralisée, tandis que les thèses universitaires, les articles et les
    communications scientifiques s’entassent dans les banques de données, il devient impossible
    de trouver au sein de cette masse gigantesque de savoirs et d’opinions la moindre parcelle
    d’indépendance intellectuelle. Cela, Himanen semble l’ignorer.
    Selon lui :
    II va sans dire que l’académie était très influente bien avant les hackers du monde
    informatique. Par exemple, depuis le XIXe siècle chaque technologie industrielle
    (électricité, téléphone, télévision, etc.) aurait été impensable sans le soutien des théories
    scientifiques (p. 8l)
    Un exemple parfait des tours de passe-passe intellectuels dont notre époque regorge !
    Comment ne pas voir que ce qu’Himanen appelle « théorie scientifique » ne s’était pas
    encore, à cette époque comme c’est le cas aujourd’hui, tout entière mise à la remorque des
    applications technologiques et industrielles qui lui imposaient leur rythme et leurs demandes ?
    Himanen ajoute :
    La dernière révolution industrielle a déjà marqué une transition vers une société qui
    dépend beaucoup des résultats scientifiques. Les hackers rappellent qu’à l’ère de
    l’information, c’est le modèle académique ouvert qui permet la création de ces résultats
    plus que les travaux scientifiques individuels.
    Cela signifie tout simplement, que loin de se traduire par une montée en puissance du
    savoir indépendant, cette université ouverte a au contraire apporté dans son sillage la
    servitude aujourd’hui omniprésente sur tous les campus, dans tous les laboratoires, les
    bureaux, les colloques et revues scientifiques de la planète. L’« Académie en réseau »
    d’Himanen est une tour de Babel où tout le monde est tenu de parler la même langue, où tout
    le monde est d’accord avec tout le monde et où personne ne peut conquérir un espace qui lui
    soit propre – ce que nombre de chercheurs lucides seraient prêts à reconnaître si leurs voix
    trouvaient des occasions de se faire entendre au milieu du vacarme des autoroutes de
    l’information.
    Dès l’instant où nous posons la question de la valeur d’usage pour la société du savoir
    produit sur le réseau, nous devons saisir à la racine le modèle du savoir hacker comme
    3
    construction collective, et nous demander quelle place il peut bien occuper dans une société
    qui s’active en vue de son émancipation. Il ne suffit pas, loin de là, de libérer l’information si
    on ne livre pas simultanément à un examen radical le contenu et les fins de cette information ;
    l’utopie hacker pourrait bien être en train de faire miroiter un monde merveilleux d’échanges
    immatériels sur fond d’une société ravagée par l’exploitation et les catastrophes
    environnementales (ce qui est le cas).
    ***
    Les arguments auxquels recourt Himanen pour défendre l’usage émancipateur et
    collectif du réseau touchent des sommets dans l’art de la tergiversation quand il aborde la
    question du modèle de communication dans une société ouverte. C’est là qu’Himanen
    ébauche en quelques lignes le synopsis du totalitarisme technologique du monde libre dans
    son irrésistible marche vers le progrès. Sa pensée peut être ainsi résumée :
    1. La société en réseau est une forme techniquement évoluée de la société ouverte et
    libérale née il y a plus de deux siècles. C’est dire que la société en réseau intègre les valeurs
    de défense des droits de l’individu et de ses libertés civiles, pour leur fournir des moyens
    toujours plus perfectionnés grâce auxquels elles puissent se répandre et se développer.
    2. La preuve la plus récente de l’accroissement des possibilités techniques du
    processus de civilisation est le rôle joué par les technologies de l’information lors du conflit
    yougoslave de 1999. Voici ce qu’Himanen écrit à ce sujet :
    Pendant les attaques aériennes de l’Otan destinées à mettre fin aux massacres [c’est
    nous qui soulignons], les médias traditionnels étaient pratiquement aux mains du
    gouvernement (p. 109).
    À travers l’organisme Witness, qui dénonçait la violence et les agressions, la
    technologie a servi de relais pour révéler le massacre au grand jour et désobstruer les canaux
    de la vérité.
    Vers la fin du conflit, l’organisation Witness a formé quatre Kosovars pour qu’ils
    collectent sur support numérique les preuves visuelles de violation des droits de l’homme.
    Le matériel était ensuite transmis hors du pays via Internet grâce à un ordinateur portable
    et un téléphone satellite. Ces éléments ont été remis au Tribunal pénal international
    (p. 99).
    Derrière ces paroles on perçoit la silhouette des héros médaillés de la fin de l’histoire.
    Dans le monde libre où les hackers prennent leurs aises, la vérité est un facteur qui dépend de
    l’intervention sur les canaux d’information. Et la vérité suffit à elle seule à démasquer le mal.
    Pour Himanen, la technologie est le seul moyen objectif d’obtenir la transparence pour une
    société qui ne tolère plus les tyrans cruels du style Milosevic.
    Mais pour pouvoir accepter tout cela, il faut au préalable avoir accepté comme bonnes
    toutes les valeurs de la société de marché planétaire, de ses stratégies de conquête et
    d’évacuation de zones habitées. Il faut avoir abandonné toute velléité de résistance aux
    mensonges des groupes tout-puissants qui gèrent la paix, l’ordre et la pauvreté en suivant les
    caprices de l’économie politique moderne. Il faut avoir déchargé les masses en Occident de
    toutes leurs responsabilités et compter sur leur acceptation passive d’un mode de vie
    destructeur. Croire dans ces conditions que la technologie peut être mise au service d’une fin
    bénéfique signifie qu’on prend pour argent comptant la farce humanitaire qui sert de vitrine
    aux systèmes en charge de la servitude contemporaine, et les mensonges de leurs leaders élus.
    4
    Au fond, cela n’a rien de surprenant venant de la doctrine hacker. Chaque fois qu’il
    met l’accent sur la confidentialité, sur l’information et la vie privée, Himanen nous donne une
    preuve de ses origines bourgeoises. Tout cela, ce sont des valeurs qui appartiennent à la
    société libérale, qui toutes virent le jour pour former le socle de l’économie d’entreprise en
    cours de formation.
    La défense de la vie privée, qui obsède Himanen, est le cheval de bataille des hackers,
    qui sont cependant très attentifs à maintenir la séparation artificielle d’origine bourgeoise
    entre la sphère publique et la sphère privée. Les fanatiques de la démocratie formelle sont tout
    prêts à brandir l’anathème du goulag à la seconde même où la discussion s’aventure sur ce
    terrain. Comme on le sait, la construction de l’enceinte privée a été la pierre de touche de
    l’idéologie forgée par la bourgeoisie pour légitimer le nouveau pillage fondé sur
    l’individualisme et la concurrence effrénée. Ce qui était en jeu, c’était la fameuse liberté
    négative, socle du droit libéral, autrement dit la liberté de ne pas être dérangé dans ses propres
    affaires. Jamais maffia ne trouva meilleur moyen de protéger ses affaires, à un moment où elle
    s’était ostensiblement rendue maîtresse de la quasi-totalité des richesses. Les phraséologies
    parlementaire, journalistique, légaliste, civique, etc., ont servi aux couches
    socioprofessionnelles compromises avec cette maffia à rendre crédible la farce d’une société
    unie. La leçon n’a pas été perdue pour Himanen, qui, en bon progressiste qu’il est, transpose
    cette phraséologie à la défense des droits individuels et au droit à une information véridique.
    Si la doctrine hacker et son combat contre l’ingérence de l’État et des entreprises dans
    la sphère privée ont pu être assimilés aux pratiques de contre-information si prisées des
    milieux gauchistes, c’est justement parce que ces derniers en sont graduellement venus à
    adopter une position purement réactive face au monde de l’information monopolisé par les
    grandes agences et les grands groupes d’intérêts. La leçon à tirer de tout cela est qu’il faut
    tenir ferme sur la critique unitaire de ce que produit le monde de la marchandise, seule
    manière d’éviter la fétichisation galopante des droits formels qui encadrent l’assignation
    permanente de l’individu dans le monde marchand 1.
    Le discours d’Himanen sur la technologie et la guerre ne va pas sans l’acceptation
    d’un monde chosifié par les techniques et par l’économie politique. Dès l’instant où il sépare
    le monde de la production à la fois de ses conséquences sur les modes de vie et de l’idéologie
    technique qui réclame toujours plus de moyens pour renforcer son autarcie, il est normal qu’il
    fasse preuve de partialité dans son analyse des moyens techniques : voyant en eux des
    instruments qui peuvent servir à faire tomber les tyrans, il méconnaît qu’ils sont en fait la
    forme achevée sous laquelle chaque tyrannie économique d’aujourd’hui a besoin de se
    montrer – en construisant de toutes pièces la vie dépendante de la marchandise hypostasiée.
    Pour finir, l’utopie technolibérale d’Himanen verse fatalement dans l’humanitarisme
    assistanciel. C’est ce que lui-même nomme sans vergogne « la préoccupation responsable ».
    Se référant à quelques hackers assez connus, il montre qu’ils sont tous au top niveau de
    l’engagement social :
    Par exemple, Mitch Kapor soutient un programme global de protection de
    l’environnement et de la santé destiné à régler les problèmes sanitaires engendrés par les
    activités des entreprises. Sandy Lerner, qui a quitté Cisco Systems en compagnie de Léo
    Bosach avec 170 millions de dollars en actions, a utilisé cet argent pour créer une
    fondation consacrée à la lutte contre les mauvais traitements infligés aux animaux
    (p. 132).
    1
    Milosz écrit très justement : « Ce que l’homme de l’Est dénomme “formalisme inerte de la bourgeoisie” est par
    ailleurs l’assurance pour un père de famille de retourner chez lui le soir pour dîner et de ne pas partir en voyage
    dans une région plus propice à accueillir les ours polaires que les êtres humains. » Mais l’objet de la critique est
    désormais le pouvoir totalitaire d’une modernisation qui est l’héritière aussi bien du socialisme scientifique que
    du capitalisme démocratique.
    5
    Une philanthropie informatique qui mérite sûrement d’être vantée ! Les idées
    d’Himanen sur la communauté et la solidarité font bien voir quel bonimenteur il est :
    Par exemple, je peux annoncer sur le Net les moments de la semaine où je peux
    donner un coup de main à une personne âgée pour ses tâches domestiques ; je peux
    annoncer que je mets ma maison à disposition des enfants pour qu’ils puissent venir y
    jouer après l’école ; je peux dire que je serais enchanté de promener un des chiens du
    voisinage le week-end. L’efficacité de ce modèle pourrait sans doute être renforcée en lui
    ajoutant la condition que la personne aidée s’engage à son tour à aider quelqu’un d’autre.
    Internet peut être utilisé comme un moyen d’organiser des ressources locales.
    Graduellement, d’autres apporteront leur contribution à la production de grandes idées
    sociales, et cela en engendrera de plus grandes encore. Il y aurait un effet d’auto-
    alimentation, comme cela se passe avec le modèle hacker au niveau informatique (p. 87).
    Ce « modèle social » est l’ébauche parfaite d’une société totalitaire peuplée de voisins
    aimables et de tondeuses à gazon, tous connectés à Internet pour s’échanger perpétuellement
    de menus services, pendant que les mégamachines militaires de leurs États, manipulées par les
    grands groupes industriels, se chargent du pillage de la planète et de ses habitants.
    ***
    On entend souvent dire que les hackers ont introduit une nouvelle forme de
    communauté, où les savoirs et les outils sont partagés dans un esprit de coopération
    entièrement désintéressé.
    De notre point de vue, les hackers sont les enfants d’un monde totalement réifié par la
    technologie et la marchandise, d’un monde qui a fermé toutes les issues aux manières
    traditionnelles de produire ses moyens de survie. Ce qu’on appelle le web est de ce point de
    vue la plus fabuleuse des mégamachines jamais rêvée, dans la mesure exacte où il se présente
    comme une structure intellectuelle superposée au vieux et difficile monde de la production
    matérielle – déjà si lointain aux yeux des générations actuelles. En outre, le réseau se nourrit
    de la contribution intelligente de millions d’individus à son perfectionnement, à la différence
    des anciennes mégamachines dont la conception était le domaine réservé des élites. Le réseau
    est le point d’aboutissement de deux cents ans de modernisation : c’est le phantasme
    hyperindustriel des catégories socioprofessionnelles totalement séparées de leurs moyens de
    production, urbanisées, consommatrices et se consacrant à la gestion de la culture aujourd’hui
    nécessaire au maintien de la domination. La sphère tout entière de l’économie de production
    et d’élimination des déchets est masquée par cette fantastique mégamachine qui semble flotter
    dans le vide et qui a toutes les apparences d’une excroissance intellectuelle et passionnelle à
    l’état pur.
    La critique fugace qu’Himanen fait de la survie rend à elle seule manifeste le peu de
    consistance du mode de vie proposé par les hackers : l’esprit ludique, altruiste et de
    coopération est une guigne dont ne se fichent pourtant pas les minorités privilégiées de « l’ère
    de l’accès ». Au milieu de tout cela… Qui ou quoi assure le fonctionnement du système ?
    La croissance de l’idéologie informationaliste va de pair avec le développement à tout-
    va de la société capitaliste industrielle, dont la base matérielle est assurée par la production
    technicisée de marchandises, par la destruction des économies locales et par une
    intensification de la prolétarisation de populations entières et de leur environnement. Au bout
    du compte, l’idéologie informationaliste est le propre d’une caste privilégiée qui veut croire
    que les limites de la production pour la survie ont été surmontées, et tous les problèmes
    qu’elle posait avec, sans voir que le prix à payer a été un retour de la planète entière en deçà
    des limites de la survie. Une chose est sûre : le programme économique libéral, adossé au
    6
    développement des marchés soutenus par les valeurs informatiques et par leur
    commercialisation, ne rencontrera pas d’obstacles insurmontables du côté des techniciens de
    la veine d’Himanen, qui rêvent d’un réseau humanitaire de services et de bonnes œuvres.
    Le combat mené de nos jours au sein du réseau informatique pour maintenir une
    « coopération volontaire » est emblématique de la résignation du plus grand nombre face à
    une société entièrement soumise aux ordres de la technologie capitaliste. Voilà pourquoi les
    entreprises n’ont plus qu’à laisser faire cette coopération collective spontanée et à en tirer tout
    le profit qu’elles peuvent, soit, comme elles le font déjà, en la capitalisant en partie, soit tout
    simplement en la laissant se développer, certaines qu’elles sont que chaque création technique
    finit tôt ou tard par contribuer à la croissance des besoins techniques du système. À l’intérieur
    du réseau, le seul progrès est l’accroissement de la dépendance envers la société en réseau,
    que seul un faible d’esprit pourrait identifier avec la totalité sociale et ses besoins.
    Le cas du gourou du logiciel libre, Richard Stallman, en dit long sur le cercle vicieux
    dans lequel s’est enfermée l’économie en réseau (net economy), qui revendique pour le réseau
    une liberté antimonopolistique et anti-accapareurs au nom d’un monde où seule la
    marchandise a voix au chapitre, et où jamais la maintenance des supports techniques du
    système n’est remise en question 2. Le libre accès aux codes sources, la possibilité d’utiliser et
    de modifier les programmes sans avoir à se soucier des droits d’auteur, la défense d’une
    conception libre et collective des logiciels, les échanges désintéressés de savoirs et d’outils,
    toutes ces émouvantes revendications reflètent le drame collectif d’une génération coincée
    entre son intelligence pragmatique et ses illusions technologiques, les seules qu’elle a reçues
    en guise de transmission effective.
    L’obsession qu’ont les hackers de supprimer les droits d’auteurs et de propriété sur les
    programmes, les livres, les œuvres d’art, etc. est typique de l’obsession productiviste de tous
    ceux qui sont disposés à cohabiter pour toujours avec l’inflation des informations médiatiques
    et des savoirs séparés. Les hackers ont peut-être trouvé très subversif d’attaquer la notion
    d’auteur, mais ils auraient mieux fait de s’interroger en priorité sur le sens et la valeur d’usage
    des créations d’auteurs, et sur leurs finalités sociales. On ne nous fera pas croire que les
    logiciels sont de simples intermédiaires entre l’intelligence collective et ses réalisations
    pratiques. Le software est devenu en lui-même un médium, qui se reproduit à l’infini sans que
    personne ne se pose plus la question de la nature et de la finalité du médium technique qu’il
    implique 3.
    Étant donné qu’elle n’a cure ni des besoins sociaux et de leur nature exacte, ni de la
    question de la division du travail et du caractère totalitaire de la technologie en régime
    capitaliste 4, l’« éthique hacker » ne peut être qu’une éthique du nouvel esprit parasitaire qui
    s’accroche au monde pour profiter au maximum de l’instant présent, gaspiller toujours plus
    d’énergie, et bousiller un nombre toujours plus grand de populations et leurs territoires. Par sa
    méconnaissance totale, au niveau pratique et quotidien, des rudiments de la survie collective,
    le hacker se transforme en une sorte d’indolent hyperactif. Par leur méconnaissance des
    problèmes techniques et du pillage de tout ce qui fait vivre la planète, les hackers se révèlent à
    2
    Pour en apprendre davantage sur le point de vue réactionnaire de Stallman, on peut lire son détestable article «
    Qui surveille les surveillants ? » publié au début de l’année 2002 par le tabloïd aujourd’hui disparu
    Désobéissance globale.
    3
    Voilà ce que peut donner une interview de Stallman à propos du Logiciel libre :
    « – Ce système ne risque-t-il pas selon vous de favoriser une croissance exponentielle des programmes
    informatiques ?
    – C’est vrai ! C’est un effet collatéral d’importance négligeable comparée aux effets de la promotion de la
    liberté. »
    4
    Le fait que les hackers et les gauchistes soient deux populations qui se recoupent en partie en dit long sur
    l’incapacité de ces derniers à analyser de manière rigoureuse la technologie.
    7
    nous pour ce qu’ils sont : des fanatiques de l’artificialisation dont le projet n’ajoute qu’un
    maillon de plus à la chaîne des irresponsabilités qui pèse sur la société humaine de tout son
    poids destructeur.
    Pour toutes ces raisons, l’assimilation fréquemment faite entre, d’une part, les luttes
    contre les droits d’auteur dans le monde du software, et, d’autre part, les luttes contre les
    brevets sur les semences et sur les organismes vivants en général, ne peut que résulter d’une
    confusion volontairement entretenue. Les premières cherchent à se mettre à l’abri sous le
    voile de dignité des secondes 5. Dans le premier cas, nous avons affaire à une exigence qui se
    félicite de l’irréversibilité d’un monde technicisé avec lequel il convient même de collaborer,
    y compris de façon altruiste et désintéressée, tant que la survie dorée de ces collaborateurs –
    les hackers – peut être assurée par l’existence des structures techniques antisociales et par la
    circulation sans encombre des marchandises. Dans le second cas, nous avons affaire à un
    combat contre la technicisation forcée, les privilèges, le monde de la marchandise, la
    collaboration avec le pouvoir, et qui prône un retour à des schémas traditionnels
    d’exploitation de la nature dans un cadre collectif. Dans le premier cas, nous avons affaire à la
    communauté en réseau jaillie du terreau à jamais incritiqué de l’« abondance empoisonnée »
    de la société du capital ; dans le second cas, au projet d’une communauté dont tous les
    membres partagent la responsabilité d’une production à échelle humaine et qui se refuse à
    tirer des chèques en blanc sur l’avenir d’une technique dont les effets s’annoncent si
    dévastateurs que personne ne pourra en assumer le coût. Dans le premier cas, nous avons des
    gens hyperadaptés aux formes modernes de séparation ; dans le second des gens qui défendent
    avec obstination les ultimes vestiges d’un monde faisant place à des formes autonomes de
    production. Seule une passion immodérée pour la confusion peut conduire à mettre sur un
    même plan deux combats aussi radicalement opposés dans leurs motivations fondamentales 6.
    Aucune éthique du travail libéré grâce aux machines ne peut déboucher sur un combat
    en faveur d’une activité humaine libérée des chaînes de la dévastation capitaliste. En croissant
    et en se multipliant allègrement dans l’atmosphère conditionnée de la société technicisée, les
    hackers ne peuvent que contribuer à la destruction de tout ce qui reste de réalité extérieure à
    cette société.
    [Extrait de : « Les amis de Ludd. Bulletin d’information anti-industriel », tome 2 (titre
    original : « Los amigos de Ludd. Boletín de información anti-industrial »), numéros cinq et
    six), publié en 2009 aux éditions La Lenteur (Paris), p. 61-76.]
    5
    Cf. l’article de Stallman, « Biopirates ou biocorsaires ? » Archipiélago n°55, où il formule de nouveau cet
    amalgame pernicieux.
    6
    Bien évidemment, il existe au sein des luttes contre les OGM et autres délices de l’industrie moderne des
    tendances qui profitent de l’occasion pour réaffirmer leur credo citoyenniste et réformiste, et mènent ces luttes à
    l’impasse à coups de petits calculs arrivistes. Mais cela n’entame pas les présupposés fondamentaux partagés par
    d’autres tendances, même s’ils sont affirmés de manière partielle.
    8

    • Voilà un commentaire auquel il est bien difficile de répondre.
      A qui dois-je répondre d’ailleurs ? A vous M. ou Mme Geris qui avez transmis le contenu du commentaire ? Aux auteurs de cet article qui l’ont écrit à des fins de diffusion (ce qui est ici le cas) mais qui ne seront jamais destinataires de ma réponse ? Mmmmh….
      Etes-vous, M. ou Mme Geris, d’accord avec le propos de ces auteurs ? A 100% ? 80% ? 50 ? Comment le savoir ?

      Je partirai donc d’une hypothèse que j’espère vous m’accorderez eu égard à tous ces points manquants. Je suppose que votre commentaire peut s’écrire ainsi :
      Comment situez-vous votre pratique (ou vos velléités de pratique) et la critique que je vous soumets par ce commentaire ?

      La première chose à remarquer est que la critique porte sur un livre que je n’ai pas lu et tente de dénoncer une idéologie déjà à la fois naissante et asservissante. Autrement dit, la critique porte sur une idéologie et non pas directement sur des pratiques. La question est donc de savoir si oui ou non on considère que l’idéologie « épuise » les pratiques (c’est-à-dire qu’elle est capable de donner le sens de la globalité des pratiques qu’elle prétend couvrir) ou bien si on considère que l’idéologie ne réunit que les praticiens qui l’adoptent (tandis que d’autres la rejettent et en épousent d’autres, ou bien admettent certains aspects mais n’en épousent pas la totalité). Dans le premier cas, dénoncer l’idéologie « himanen » (appelons là par le nom de l’auteur qui la promeut) revient à critiquer l’ensemble des pratiques et des praticiens. Dans le second cas, dénoncer l’idéologie « himanen » revient à prendre part au débat politique qui traverse la communauté des praticiens.
      Le moins que l’on puisse dire, c’est que les luddistes ne souhaitent pas faire partie de la communauté des praticiens mais peut-être peut-on dire qu’il s’invite dans le débat au nom d’une société entière qu’on invite à devenir praticienne de gré ou de force. A ce titre, leur critique est fondée. Maintenant, s’il faut considérer le contenu de leur critique, je dois bien avouer qu’il m’est pour l’instant impossible de leur répondre. Si j’ai commencé une série d’articles que j’appelle « le meilleur des mondes possibles », c’est d’une part pour construire mon point de vue et d’autre part revendiquer dans ma réflexion, par ce titre ambigü, toutes les équivoques dont sont grosses ces fameuses technologies. J’ai bien quelques intuitions mais, sur ce sujet, je préfère m’astreindre à une discipline conceptuelle dans la mesure où s’il y a bien évidemment des liens entre technologies et capitalisme, technologies et Etat, technologies et nouvelle bourgeoisie, il ne m’est pas évident que ces liens épuisent le phénomène technologique. Il convient donc de bien définir ce dont on parle, comment on les distingue et comment on les réunit en évitant les amalgames et les raccourcis.
      Je vous invite donc à lapatience et à poursuivre votre lecture de ce site.

      PS : le texte du commentaire est un peu long et assez peu lisible. Vous inviterais-je à proposer le lien plutôt que l’article ?

      http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=258

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