Le meilleur des mondes possibles : les outils (I)

« Il faut combiner ici toutes les ressources de la distinction réelle, de la présupposition réciproque et du relativisme généralisé. »

Cette phrase devra être apprise par cœur. Il ne s’agit pas de la comprendre. En tout cas pas encore. Il faudra l’apprendre par cœur comme on apprend un mantra, pour se mettre en condition. Et de ce point de vue, il importe peu qu’elle veuille dire quelque chose ou rien du tout. On aurait pu demander de réciter « Abracadabra » mais ce dernier terme est archi-connu et reste très général dans son application tandis que la phrase ci-dessus ne servira que notre propos en même temps qu’elle en fournira la clé.


Plus sérieusement, cette phrase est extraite du « plateau » Géologie de la Morale du livre Mille Plateaux qu’on co-écrit Gilles Deleuze et Félix Guattari ; plateau dans lequel, sous la houlette du Professeur Challenger, « celui-là qui fit hurler la Terre avec une machine dolorifère, dans des conditions décrites par Conan Doyle », entre une référence inaugurale à la naissance du néolithique et un emprunt final aux Démons aux Merveilles de Lovecraft, les auteurs construisent une cosmogonie pour le XXIème siècle embrassant les domaines divers de la géologie,  de la scolastique médiévale ou du naturalisme des XVIIIème et XIXème siècles. La phrase ci-dessus est donc la phrase qui est pour nous le fil d’Ariane dans l’exploration et la découverte de ce plateau, nous permettant de traverser de part en part et conceptuellement les divers règnes de l’univers, ses multiples dimensions, son chaos et ses extases. Enfin, ne le dites à personne mais il est bien évident que Mille Plateaux est à la philosophie ce que Electric Ladyland est au rock.

Quel rapport avec notre propos ? Dans les premiers articles, nous cherchions à distinguer des pôles, ou des piliers peu importe, qui puissent décrire assez largement nos sociétés pour mieux tenter d’en décrire la métamorphose. En fait, nous nous reposions sans rigueur sur des outils conceptuels dont on avait le vague souvenir. Il nous est apparu assez vite que s’il fallait poursuivre notre réflexion, il fallait reprendre ces outils, les dépoussiérer un peu, les lustrer ensuite et les mettre enfin à notre service. Cet article ne se propose donc que de présenter les outils conceptuels dont nous nous servirons dans les articles suivants.

Rappel : « Il faut combiner ici toutes les ressources de la distinction réelle, de la présupposition réciproque et du relativisme généralisé. »

Strates
Soit trois distinctions traditionnelles dans la considération des phénomènes naturels, la couche strictement matérielle, la couche vivante, la couche attribuée aux hommes ; il faudrait se demander sur quoi reposent ces distinctions. Pour en faire de réels objets de pensée, il faudrait trouver les catégories  qui nous permettraient de les distinguer tout en les intégrant dans un tout, qui est justement l’univers qui les mélange effectivement. En termes scolastiques, on dirait qu’il faut déterminer ce que chaque couche implique, une fois l’impliqué déterminé, chaque couche doit pouvoir expliquer sa spécificité dans un univers qui complique alors toutes les couches les unes dans les autres. Deleuze et Guattari ne parleront jamais de couches mais de strates.
Une strate implique à chaque fois des formes et des substances. Par exemple, en considérant la matière chimique comme constitutive d’une strate, on dira que les substances de cette strate sont faites de protons, de neutrons et d’électrons, tandis que les formes de cette strate ne sont pas encore les composés que l’on va obtenir à partir d’eux mais les conditions de liaison, d’attraction et de répulsion qui vont concourir pour former ces composés. En fait, on n’a pas d’abord les protons et les neutrons d’un côté et ensuite, de l’autre côté, les conditions matérielles de leur assemblage : on a les deux simultanément, c’est la même matière qui est tantôt substances et tantôt formes. Mais ce qu’on observe dans les strates, c’est un phénomène de double-articulation. Les formes et les substances impliquées sont parcourues dans chaque strate d’un mouvement qui les dédoublent et qui justement constitue la strate en tant que telle. Ainsi de nos premières substances et formes dans strate chimique (protons, neutrons, électrons et règles d’assemblage), on obtient de nouvelles formes élémentaires (hydrogène, oxygène, plomb, uranium, etc…) à partir desquels de nouvelles substances seront composés : l’eau pure (H20), les sels minéraux comme le chlorure de sodium (NaCH), les composés organiques (butane, propane, méthane), etc..
On voit donc que sur les deux articulations, on parle de substances et de formes mais c’est pour des facilités de compréhension tandis qu’il s’agit à chaque fois de substances formées qui sont à la fois différentes et identiques. Différentes en ceci qu’il y a bien un changement d’ordre entre le proton et l’élément ou la molécule mais identiques en ceci que l’élément et la molécule sont des complications de protons et d’électrons selon les règles d’assemblage constitutifs. En ce sens, on ne peut pas bien distinguer les formes des substances sinon de manière relative.
Ce qui est réel par contre, c’est la double articulation. On ne pourra pas définir une strate sans identifier une double articulation ; on n’obtiendra pas la strate chimique sans une première articulation qui dégage un contenu pour cette strate et une seconde articulation qui dégage une expression de cette strate. La double articulation est donc celle du contenu et celle de l’expression : on aura des substances et formes de contenu et des formes et substances d’expression. On pourra décrire une strate comme celle de la chimie comme suit :

Distinction réelle
Strate chimique Contenu Expression
Distinction Substance protons, neutrons, électrons molécules
relative Forme règles de liaisons élements

Tandis que l’on pouvait se contenter d’une distinction relative entre forme et substance, il faut absolument préserver une distinction réelle entre le contenu et l’expression. Tandis que la distinction forme/substance ne vaut que pour nous qui avons besoin d’y voir clair, la distinction contenu/expression est à porter directement dans les choses et ne vaut pour nous que dans la mesure où nous-mêmes sommes pris dans les choses. Voilà pourquoi elle est dite réelle, parce qu’elle nous met de plain pied dans la réalité des choses et de nous-mêmes. Pour éclaircir cette notion, on pourra s’appuyer sur la description de la différence de nature telle qu’on l’a illustré dans un des articles consacrés à Henri Bergson.

Rappel : « Il faut combiner ici toutes les ressources de la distinction réelle, de la présupposition réciproque et du relativisme généralisé. »

Autant il y a une distinction réelle entre contenu et expression dans chaque strate, autant il y a également présupposition réciproque sur cette strate. Autrement dit, vous ne pouvez avoir l’un sans l’autre sans quoi vous n’avez tout simplement pas de strate. C’est ce que suppose le terme de double articulation qui est à mettre en perspective pour bien se la représenter avec le terme issu de la psychiatrie « double bind » (contrainte paradoxale). En effet, la violence de la contrainte paradoxale tient justement à  ce qu’elle s’impose à la psyché d’abord et de manière irréfutable comme une unité bien que son être soit celui d’une contradiction. D’où son grave potentiel destructurant. Dans le cas des strates, la double articulation, la distinction réelle impose aux choses de manière irréfutable le contenu et l’expression comme une unité (celle de la strate) bien que l’être de cette affirmation soit celui d’une différence de nature. Ici, c’est un effet structurant pour les choses, ou stratifiant pour être plus précis, qui en découle.

Rappel : « Il faut combiner ici toutes les ressources de la distinction réelle, de la présupposition réciproque et du relativisme généralisé. »

Enfin, nous sommes bien sur une strate, mais combien y en a-t-il ? Trois ? Une infinité ? À bien y regarder, le contenu d’une strate B peut toujours être rapporté à l’expression d’une strate A et inversement, l’expression de la strate B fournir le contenu d’une strate C. Et cela infiniment. Soit la strate chimique, on dira que les substances de contenu (protons, neutrons et électrons) sont les formes d’expression d’une strate non plus chimique mais de physique sub-atomique qui auraient elle-même les particules sub-atomiques et leur rayonnements comme substances et formes de contenu. Mais à de l’autre côté de la strate chimique, les substances d’expressions que sont les molécules vont fournir les substances de contenu d’une strate organique où se repartiront les diverses macro-molécules dont font partie les acides nucléiques. En sorte qu’une strate peut toujours servir de substrate à une autre.

substrate sub-atomique strate/substrate chimique strate organique
contenu expression contenu expression contenu expression

substances formées

Quarks ?

noyau/electron

molécule

ADN

Autrement dit, et sans parler des interstrates, épistrates ou parastrates pour ne pas alourdir le propos, le contenu et l’expression ne sont jamais attribués de manière univoque à des formes et des substances et celles-ci ne sont jamais rapportés de manière exclusive à une strate. Formes et substances, contenu et expression ne taillent dans la matière que relativement à la strate considérée bien qu’ils valent pour toutes les strates considérées formellement.
Voilà pourquoi, après avoir invoqué toutes les ressources de la distinction réelle et celles de la présupposition réciproque, il faudra ajouter celle du relativisme généralisé.
Nous sommes bien loin de notre propos initial et il est encore trop tôt pour y revenir. Disons toutefois qu’avant de caractériser la strate anthropomorphique, on la nommera d’après des critères qui n’ont rien d’anthropomorphes parce qu’il s’agit d’éviter tous les pièges de la pré-éminence ou du finalisme  : on dira que l’homme est pris dans une strate « alloplastique », ce qui d’une autre manière veut dire que c’est cette strate qui créé l’homme et non l’inverse, ou bien que l’homme est le meilleur medium de cette strate. C’est-à-dire qu’au delà (et à l’intérieur d’un autre point de vue) de la substrate organique, au-delà et à l’intérieur de la parastrate animale, au-delà et à l’intérieur de l’épistrate mammifère, la strate alloplastique se caractérise dans le contenu par la possibilité de transformer la matière (par exemple grâce à des techniques) et dans l’expression par la possibilité de dégager une surlinéarité temporelle (par exemple grâce au langage). Le terme surlinéarité étant là pour dire que le temps se surajoute à la durée vivante des organismes.

Voilà des termes bien compliqués pour dire ce qui a l’air de puériles évidences ; qu’il y aurait différence et continuité entre le monde minéral et le monde organique, puis entre ce dernier et le monde humain. Mais ce ne sont pas les évidences qui nous intéressent, ce sont les outils conceptuels qu’on va forger sitôt qu’on les questionne : distinction réelle, présupposition réciproque, relativisme généralisé. On n’a pas encore abordé aux sociétés humaines qu’on a ramené déjà ces trois outils là. On voit qu’il ne vienne pas de nulle part puisque tant qu’à poser la question des sociétés humaines autant partir d’une conception qui nous permet de les insérer dans le cours de l’univers.
Au moment où la puissance de l’atome désintègre plusieurs foir la Terre, au moment où le climat s’emballe et où la biodiversité s’éteint, bref au moment où, pour parler comme Isabelle Stengers, l’hypothèse Gaïa s’invite dans les affaires humaines, cette conception n’est peut-être pas la moins pertinente.

À suivre…

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