Le meilleur des mondes possibles : éléments de départ

On aimerait commencer une enquête. Elle devra être minutieuse et patiente mais il est probable qu’elle commencera par être brouillonne et confuse parce qu’on avancera par hypothèse, vérification et affinement progressif. L’enquête consistera à identifier et caractériser les nouveaux paradigmes autour desquelles nos sociétés vont se restructurer. Il convient ici de bien s’entendre sur le sens de cette phrase parce que de nombreux malentendus pourraient survenir.

En premier lieu, considérer qu’il y a de nouveaux paradigmes consiste effectivement à acter qu’une révolution est en cours, que d’anciens paradigmes sont à strictement parler révolus. Nous n’en sommes plus à nous demander si une révolution aura bien lieu, à partir de quand elle nous concerne, quelle est sa couleur et surtout si elle est souhaitable. Nous prenons acte du fait qu’elle a commencé, c’est-à-dire que nous avons dépassé le seuil où une évolution était possible, souhaitable ou envisageable au regard de la situation du monde actuel, nous considérons que le processus de mue est engagé et cela de manière dorénavant irréversible.
En second lieu, si nous nous donnons comme tâche de caractériser de nouveaux paradigmes, ce n’est nullement pour déclarer la disparition des anciens paradigmes ni même pour prédire la forme finale d’une quelconque société future plus ou moins proche mais pour établir une configuration des nouveaux champs de bataille dans lesquels les sociétés futures se forgeront, lesquels champs de bataille cesseront d’être déterminée essentiellement par les anciens paradigmes. Les anciens paradigmes ne disparaîtront pas, ils seront recouverts, débordés et instrumentalisés par de nouveaux paradigmes. L’enjeu essentiel de la démarche consiste à donner le plus d’épaisseur possible au caractère ouvert de toute bataille. Élargir le champ des possibles certes mais en comprenant que ces possibles feront l’objet (font déjà l’objet) de luttes politiques et sociales âpres et acharnées.
En troisième lieu, nous sommes conscients qu’avec de telles ambitions, nous entrons dans un débat largement entamé par ailleurs. Comme chacun des intervenants de ce débat, nous avons l’immodeste ambition d’apporter un point de vue original correspondant à une redéfinition encore inachevée du rôle social de l’intellectuel. En effet, ce qui nous caractérise notre démarche intellectuelle c’est qu’elle se produit hors statut. Il ne s’agit ni de s’en plaindre ou de s’en féliciter mais de comprendre que cela témoigne à la fois d’une absence de relais dans les institutions mais aussi d’un court-circuitage de ces mêmes institutions. Derrière cette situation de fait, cela implique surtout de poser autrement la question du pouvoir. Étant hors institution, notre réflexion ne s’adresse pas aux personnes décisionnaires (du moins au delà de l’échelle locale) mais à celles pour qui des décisions seront prises. Ainsi, pour les éventuels engagements de ces personnes, il est d’un intérêt stratégique de tenir compte des forces en présence, il est de leur intérêt tactique d’observer les mouvements des acteurs qui mobilisent les dites forces. C’est pourquoi notre réflexion évitera de dire sa préférence même si elle existe. Elle essaiera plutôt d’établir la liste des préférences qui s’offrent en une situation ou un domaine précis. Quant à nos préférences, elles s’exprimeront, nous l’espérons, dans nos actes.
Enfin, en dernier lieu, il existe un avantage concernant la méthode dans le fait de privilégier la pragmatique plutôt que l’idéologie en termes de pouvoir. C’est que le savoir intellectuel prend un biais particulier s’il se préoccupe de convaincre tantôt les puissants, tantôt les dominés : aux premiers il doit apporter la preuve du plus de pouvoir qu’il permet d’entrevoir, aux seconds il doit fournir les réquisits de la vérité et de la justice. Il en suit que le savoir intellectuel tend à s’organiser autour de causes premières (celles sur laquelle le pouvoir doit agir) et sur des causes finales (la justice, la réussite, l’égalité comme objectifs d’une société pacifiée). D’où la tentation consistant à établir une hiérarchie des causes qui n’est en fait qu’une hiérarchie des savoirs du point de vue de celui qui en revendique la prééminence. Ainsi, l’économiste plaidera pour des causes premières et finales dans le domaine économique et le scientifique pour des causes premières et finales dans l’innovation scientifique. En ce qui nous concerne, pouvoir, vérité ou justice n’existent que par et dans des contextes où ils sont mis à l’épreuve. C’est pourquoi notre attention porte sur les contextes caractérisés par leur diversité et l’absence de hiérarchie ou, plus précisément, de liens causaux linéaires. Pour prendre une analogie mathématique, nous procéderons par isomorphisme. C’est-à-dire que la question n’est pas de savoir pas si A arrive dans un domaine D1, alors B s’ensuit nécessairement dans un domaine D2 (causalité linéaire) mais sachant que A arrive en D1, alors il doit exister un événement B en un domaine D2 et inversement, si B se produit en D2 alors on recherchera A en D1(isomorphisme). A et B sont indépendants chacun dans leur domaine mais il doit être possible de trouver une sorte de correspondance entre A et B en fonction justement de l’action d’un paradigme. Entendons bien, l’isomorphisme est ici employé en tant qu’analogie et non en tant que méthode rigoureuse.

Nous avions déjà posés quelques jalons pour identifier et caractériser les paradigmes révolus : l’État de Droit d’un côté ; l’économie de marché de l’autre. Ce qu’il y a de commun à ces deux pôles est le rôle central de l’écriture et des discours. Le Droit dit la Loi et la Loi est texte. L’ordre moderne est ainsi structuré politiquement à partir de textes fondamentaux, les Constitutions, et il importe de retenir que le passage obligatoire par le texte de la loi n’oblige à rien quant au régime politique qui peut être parlementaire, militaire ou autre. Ainsi caractérisée, toute évolution de la souveraineté politique aujourd’hui pourrait se lire entre autres dans l’évolution des pratiques du Droit. L’économie a elle aussi fait un usage intense des textes écrits et cela sous deux angles : d’abord sous l’angle de ces corpus académiques dont certains revendiquaient la suprême caractéristique de la scientificité ; sous l’angle ensuite des objets qui, tantôt matériels comme les biens, tantôt temporels comme les salaires, tantôt monétaires, rapportent toujours des grandeurs et des quantités à des mesures de valeurs. On dira donc que ces deux pôles font un usage intensif du texte ou de l’écrit mais tantôt sous la forme du langage vernaculaire dans le domaine du Droit, tantôt sous la forme de la rationalisation mathématique de l’autre. On retiendra de cela qu’il nous faudra dégager un critère formel susceptible d’identifier nos nouveaux paradigmes dans la mesure où ils tendront à faire concurrence aux prérogatives des premiers.
Si l’on revient à nos deux pôles, on considérera que ce qui les distinguait, outre leur forme d’expression, tenait également aux éléments matériels auxquels chacun devait appliquer ses efforts : ainsi sur la personne morale et physique pour le pôle du Droit, sur les ressources et les biens pour celui de l’économie. Cela n’implique aucune division concrète puisqu’administrer les personnes consiste également à administrer les ressources tant au plan moral que physique. L’accès à la santé illustre ainsi comment le pôle législatif configure l’action du pôle économique et, inversement, la répartition des richesses illustre comment le pôle économique configure la sphère politique. La division n’a donc rien de concrètement visible bien qu’elle soit réelle dans ses effets. En effet, c’est justement l’acte de répartir et administrer les affaires humaines autour de deux pôles qui ouvrent le champ de bataille où les forces qui agissent au sein d’une société vont pouvoir être comptées et mobilisées. Ainsi des clivages gauche-droite, conservateur-progressiste et autres qui vont investir ce champ et, selon leurs fortunes diverses, configurer la forme jamais définitive des deux pôles. On peut également illustrer le phénomène par la naissance quasi-simultanée du citoyen-soldat à partir de la Révolution Française et celle du prolétaire au moment de la Révolution industrielle anglaise.
Mais on pourrait se demander s’il n’existe pas des éléments matériels plus fondamentaux qui ne seraient pas les objets des pôles Droit et économie mais expliqueraient leur développement. Puisque ces deux pôles organisent des formations de puissance (tantôt droit des personnes, tantôt économie des ressources), on recherche un élément de puissance générique qui puisse être rapporté à des flux de matière dont l’emploi et le traitement vont rendre possible chacun des domaines en tant que formation historique. À la suite de Deleuze qui n’a fait que le suggérer à notre connaissance, nous posons que cet élément générique de puissance est le carbone pour autant qu’il est le combustible de base des moteurs thermodynamiques qui vont d’une part, dans le domaine économique, démultiplier la puissance et l’expansion industrielle de l’Occident et d’autre part, dans le domaine du Droit, conditionner la pratique de la guerre entre États par la présence d’armes toujours plus puissamment destructrices.
Nous arrivons au point où, ayant identifié l’élément générique du carbone (ou son dérivé : le feu en tant qu’il est produit par les moteurs à explosion), nous obtenons un quadruplet pour identifier une séquence historique particulière : industries et guerres conventionnelles sur un axe plutôt matériel, économie de marché et État de Droit sur un second axe plutôt formel. Il faudra penser à le justifier méthodiquement mais voilà ce qu’on peut commencer à dresser.

 

Élément générique : le carbone

Élément dérivé : le feu

Le feu comme propagation Le feu comme délimitation
Le feu comme broyat de la matière et des personnes Industries lourdes Guerre conventionnelle
Le feu comme producteur de la matière et des personnes Économie de marché État de Droit

 

À partir de ces éléments, on peut déjà faire les constats suivants :

  • Les industries lourdes ont un avenir passablement assombri par l’épuisement des énergies fossiles. À cela, il convient d’ajouter la destruction de l’environnement, celle de la biodiversité et les diverses pollutions. Autrement dit, le modèle des industries lourdes est condamné non seulement dans ses conditions de possibilité mais également du fait de sa propre dynamique qui a ruiné ces conditions.
  • Les guerres conventionnelles sont paralysées du fait de la dissuasion nucléaire et la nature de cette arme étant ce qu’elle est, c’est-à-dire insensible aux frontières, elle ruine le principe du champ de bataille clos pour l’ouvrir à l’ensemble de la société mondiale. Cela bien sûr sans supprimer les motifs les plus divers de conflits. De ce fait, la guerre évolue dans ces formes et se mène à l’intérieur de la société civile, contre elle, parfois pour son bien à ce qu’ils disent.
  • L’économie de marché ne sait plus créer de la valeur, partant elle ne sait plus la redistribuer. La formule est provocante parce qu’elle semble exonérer le capitaliste de son avidité mais c’est pour mieux la démontrer. Depuis que les États-Unis abandonnèrent la parité Or-Dollar en 1971, le système monétaire international n’est plus arrimé à un élément matériel quelconque. Ce que bon an mal an la référence à l’or permettait de garantir était un équilibre tendu entre masse monétaire mondiale et biens matériels. Dès cette référence abandonnée, la fonction du système monétaire n’est plus de mesurer la production des biens et ,de là, calculer la richesse produite, il s’agit de calculer cette production en fonction des circuits économiques qui doivent être irrigués par la monnaie. Il suffit que le nombre de circuits se mettent unilatéralement à croître ou bien d’attirer vers eux plus de flux qu’ils n’en drainent déjà et vous obtenez la financiarisation de l’économie, c’est-à-dire la soumission de la sphère productive aux exigences de la sphère spéculative. Certes, la tension entre production et spéculation est une donnée constante du capitalisme mais avant 1971 la référence de l’étalon-or leste de tout son poids la sphère spéculative. Après, la sphère s’émancipe de la gravitation millénaire de l’or et gagne le ciel des bulles où le champagne et les millions coulent à flots. L’écart croissant entre la monnaie en titres et la monnaie fiduciaire ne peut qu’entraîner l’endettement généralisé de tous les secteurs dépendant de la monnaie fiduciaire. Tous les biens matériels de la terre ne viendront jamais combler ce gouffre creusé par le délire qui voudrait que ce soit les chiffres qui créent la richesse.
  • l’État de Droit est quant à lui miné par le haut et par le bas par les effets de la globalisation. Sans l’État, pas d’industrie lourde parce que lui seul peut garantir l’investissement que celle-ci réclame. Pas de guerre conventionnelle non plus puisque c’est précisément lui (entre pairs) qui établit les conventions à suivre et les soumet au Droit de la Guerre. Enfin, pas d’économie de marché à laquelle il apporte la sécurité des échanges et garantit leur stabilité. Mais qu’il suffise que les entreprises deviennent multinationales grâce à son soutien, que les conventions internationales soient bafouées par lui-même, que les règles du jeu financier soient démantelées de son propre fait et il ne lui reste alors plus que l’essentiel. Ce fameux « Droit armé » à n’ouvrir qu’en cas d’urgence, quand la légitimité part se loger dans le premier groupuscule qui dit non.

Ce qu’il y a d’intéressant à observer consiste dans le fait que nous faisons par quatre fois le constat concomitant d’une faillite en cours ou imminente et d’un sommet inégalé de puissance : jamais le capitalisme n’a autant triomphé, tant dans la mise en concurrence mondiale des producteurs que dans la domination financière tout aussi globale, la puissance de feu des arsenaux militaires pourraient être revendue à des extraterrestres pour combler les déficits qu’il en resterait quand même assez pour s’auto-détruire joyeusement, quant au Droit il y a bien longtemps qu’il ne pose plus la question de la légitimité pour s’appliquer autoritairement aux populations sans provoquer de changement de régime.

C’est justement parce qu’on peut observer une telle schizophrénie dans les formations de puissance actuelles que nous sommes persuadés d’être mûrs pour une métamorphose.

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