Où en sommes-nous ?

L’ambition originale de ce blog est de mélanger des plans de réalité et est exprimée par exemple dans le nom des catégories : à un contexte global caractérisé par la conjonction d’une multiplicité de crises  on aimerait articuler un contexte local qui est celui de notre action en passant tantôt par la médiation qu’autorise un contexte mental d’imaginaire ou de subjectivation tantôt par ce que nous apprennent d’autres expériences menées ailleurs. En tout cela, nous nous appuyons sur des têtes chercheuses, c’est-à dire que l’on retient la métaphore du projectile balistique « intelligent » et que l’on assume celle de l’arme tactique. Il y a toutefois un obstacle majeur à la réalisation de cet objectif. On dirait trivialement que nous n’avons pas le temps mais ne pourrions-nous  pas creuser cette expérience du temps qui manque ?

Chaque plan de réalité sera justement défini par ce qui lui donne une autonomie relative et une consistance propre. Par exemple, pour tenter de décrire précisément la crise économique que nous traversons, il faut rendre aux instruments financiers que sont la dette, le crédit et la monnaie assez de netteté afin d’ensuite mieux restituer leurs plus puissants et néfastes effets vers les autres plans de réalités, sociales ou politiques, qu’ils déchirent. Chaque plan de réalité est donc parcouru selon deux mouvements : un premier qui le distingue, un second qui le recompose. Sur un plan idéel, il ne s’agit pas d’un obstacle puisqu’il s’agit d’une nécessité intrinsèque à la démarche mais sur un plan temporel, elle le devient parce que le point où nous ancrons notre parole est celui d’une urgence à entrer dans l’action. Il y a une contradiction logique entre la démarche de la pensée et l’état d’urgence qui l’a convoquée et l’effet en est pathétique au sens strict où le temps passé à diviser puis rassembler les éléments divisés est un temps qui repousse sans cesse celui de l’action. L’urgence est cet état qui écrase les perspectives et les rabat sur un point unique de fusion qu’on espère être celui de l’action mais qui, à prendre honnêtement dans son processus, recherche une issue dans la fuite ou l’explosion.

En fait, il faudrait revenir en arrière et distinguer deux processus au lieu d’un, ou plutôt un processus qui se dédouble. Dans l’ordre des choses, l’analyse qui commence par diviser pour ensuite recomposer repose sur l’intuition, réalité psychique innée ou réalité métaphysique acquise par la perception consciente de la durée. Ce premier processus témoigne d’une vitesse absolue de la pensée et il faut ici entendre absolu comme ce qui, s’effectuant dans le temps, ne peut cependant être mesuré par lui. Mais si un second processus ne vient pas recueillir l’intuition première, celle-ci s’évanouit comme elle était apparue. Elle ne consiste pas au sens où elle ne prend pas consistance. Ce second processus réside dans l’expression. Si une intuition doit consister, s’il faut la partager, elle devra être exprimée dans une forme d’expression quelconque. On quitte alors l’ordre des choses et on passe à l’ordre des mots ou de toute autre forme d’expression. Or donner consistance à une intuition dans une forme d’expression  est non seulement un processus temporel mais exprime aussi  du « temps à l’état pur ». On devine que dans les conditions de l’urgence, l’intuition peut rester active même si elle le reste au risque permanent de l’inconsistance tandis que l’expression d’une durée pure supposerait une suspension de l’urgence chez celui qui s’exprime pour finalement la produire chez celui qui en est le témoin.
Ce qu’on apprécie tant dans les chroniques de François Leclerc tient justement dans sa capacité à restituer quasiment jour par jour la crise économique que nous vivons comme la série de séquences temporelles mues chacune par leur dynanisme intrinsèque et toutes ensemble par leurs articulations réciproques. Le prix à payer pour un tel effort réside alors dans la stricte délimitation du plan de réalité ainsi investi. C’est ainsi qu’il revient à Paul Jorion (et parfois à d’autres contributeurs du blog) de porter la question économique dans le plan de réalité qui serait celui de l’anthropologie ou de la sociologie.

Les différents de plan de réalité que nous aimerions voir s’articuler les uns aux autres seraient les suivants : 1) un plan de réalité qui correspond à la crise économique que nous traversons et que dès la revue de presse nous avons analysée comme une crise plus globale concernant le modèle de nos sociétés. Nous somme sortis de l’analyse de cette crise puisque nous avons remplacé le paradigme de la crise par celui de la mutation. Ainsi, le premier plan de réalité que nous avions investi tend dorénavant à s’analyser comme un plan de réalité marquée du sceau de la lutte politique. En effet, ce que nous apprend l’analyse de la crise économique en tant que telle tient dans la panique sacrificielle qui s’est emparée des puissants de la terre, dont la guerre des monnaies qui a commencé en est l’épisode actuel, lui même se surajoutant aux politiques d’austérité aberrantes adoptées sur tout le continent,etc…. Combien d’entre nous devrons souffrir ou mourir afin que je ne sais combien de milliard s de dollars continuent de valoir ce qu’ils valaient il y a trois ans et restent la propriété des mêmes rentiers ? La richesse et le pouvoir comme éternels antidotes à la peur universelle de la mort. Circulez Messieurs, votre temps est passé !!!…  Ce glissement n’est pas étranger, on s’en doute, au sentiment d’urgence qui nous anime. 2) C’est qu’à partir de cela, un second plan se dégage dont il nous tarde de dégager les contours  et qu’on pourrait appeler le Nouveau Monde si ce terme n’était connoté trop positivement. Disons que nous sommes parvenus à nous convaincre que la mutation en cours redéfinirait absolument toutes les structures de la société actuelle : les territoires, l’État, la richesse, les loyautés, etc… L’un des axes à explorer consisterait à suivre l’évolution des deux piliers majeurs de nos sociétés, l’économie et la politique institutionnalisée, à la rencontre de chacun des deux paradigmes nouveaux : l’intégration technologique et la donne écologique. Il est possible d’identifier les points où tantôt l’économie, tantôt la politique, sont littéralement mises à la question, torturées, à chaque fois qu’ils entrent en friction avec l’un ou l’autre de ces éléments. 3) Par goût, sensibilité et expériences, il est un domaine de cette évolution que nous souhaiterions à la fois suivre et surtout développer à l’échelle locale que d’aucuns considèrent comme une nouvelle révolution industrielle mais qui a au moins le mérite de poser la question de la mutation au sein de la civilisation matérielle. Cette problématique, appelons-là la civilisation DIY (Do It Yourself), apparaît comme un début d’organisation au milieu de sociétés appelées à connaître des chocs plus ou moins brutaux, ou chroniques, et doit donc être liée à la question des communautés dites résilientes. 4) Toutes ces mutations sont critiques, se pressent les unes contre les autres, suscitent, déchirent ou font converger les passions sociales. La crise et son urgence risque d’être le climat dans lequel nous allons traverser au moins cette décennie. La question de l’intelligence, c’est-à-dire celle consistant à conserver et à exercer une faculté de discernement quand les outils qu’elle emploie tombent en désuétude ou ne sont pas encore forgés est donc la question qui devrait sous-tendre le rôle des médiathèques publiques où qu’elles soient. Il y a donc un quatrième plan qui est celui des projets spécifiques que les Médiathèques du Haut-Livradois ou leurs partenaires devraient conduire aussi bien dans le domaine culturel que celui de l’éducation ou plus largement du social. 5) Enfin, il y aurait un cinquième et dernier plan, celui qui ramasse tous les autres, les inclut sans les fondre mais en les faisant convenir à une existence. Car toutes ces durées, certaines appréhendables seulement par l’intellect car éloignées de l’action (1 et 2), d’autres consacrées justement à l’action collective (3 et 4), doivent pouvoir être porter par un corps plus ou moins contraint, plus ou moins sain, ce corps dont l’inertie est à la fois le bouclier et le fardeau, le corps-métronome, le corps-instrument.

Le corps vivant est d’un certain point de vue, celui de sa finitude, celui qui fait l’expérience du temps à l’état pur mais cette expérience est celle là même à laquelle nous ne cessons d’être arrachés. Elle est pourtant celle là même qu’il convient, tel un shadok, de restituer au monde qui nous en éloigne. Sûrement la poésie, quelle qu’en soit la forme, en est-elle l’expression la plus adéquate. Mais, les silences ont aussi beaucoup d’affinités avec elle.

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