Les deux transversales

Et un seul point m’est plus violent oubli
Que vingt-cinq siècles à l’entreprise qui fit
s’émerveiller Neptune en voyant passer l’ombre d’Argo
Dante, Le Paradis

Quand il s’agit de monter un projet, le dossier doit pouvoir nommer les actions que l’on espère réaliser dans des termes partagés par tous les partenaires. Ainsi, dans le document Pistes pour un projet, nous nous emparons des termes de l’UNESCO pour décliner un projet en trois volets : culturel, éducatif, social. Ces trois volets fournissent chacun un cadre à l’intérieur duquel nous nous présentons et dans lequel nous sommes autorisés à suivre des circuits articulant institutions, financement, programmes politiques. Tout cela est très bien mais laisse dans l’ombre le problème si métaphysique de l’unité dans la diversité. Autrement dit, comment faire pour ne pas s’éparpiller ? Comment faire pour impliquer un groupe de personnes chacun selon leur diversité, lui donner les moyens de former un collectif uni ? Bien avant que d’en venir à l’inévitable attention portée aux relations entre les caractères, et surtout bien avant que de s’enfermer dans les cadres institutionnels, il est nécessaire de définir une ou plusieurs idées qui soient transversales à tout le projet et qui puissent jouer le rôle que jouaient les constellations pour la navigation hauturière. En ce qui nous concerne, il y en aurait deux.

En une phrase : avant de lire ou d’écrire des mots, on écrit ou lit des signes ou, pour paraphraser Bill, il y a sur la terre et dans le ciel infiniment plus de signes à lire et à écrire que n’en contiennent les livres.

Quelques exemples :

La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust est l’odyssée d’un homme dans les multiples univers de signes qu’il traverse. Il y a bien sûr les signes mondains, qu’il convient d’apprendre, de contextualiser, de décoder pour s’insérer dans la société. Et comme la société est composé de plusieurs sociétés, à chaque fois qu’on passe d’un milieu mondain à un autre, il se produit un changement d’univers. On passe de la société bourgeoise à celle de la haute bourgeoisie ou bien à celle de l’aristocratie. On observe de loin l’univers des domestiques et on dissimule les mauvaises fréquentations. On apprend à cloisonner ces milieux et on apprend à respecter les procédés par lesquels nous sommes agréés pour pénétrer ces milieux. Cela, c’est l’odyssée de Mme Verdurin par exemple. Mais les signes mondains ne sont pas les seuls et c’est justement tout l’art de Proust que de tremper ces milieux dans des océans plus vastes. Ainsi la passion amoureuse a ses signes et si la jalousie est une maladie de l’interprétation, le récit en devient la thérapeutique. Par ailleurs, les passions sont des quêtes de signes qui traversent les milieux que la mondanité sépare. Ainsi de Swann qui se déclasse tout seul à aimer Odette ou Charlus possédé par la passion qu’il porte à Morel. Il y a aussi les signes spécifiques aux professions : ainsi de Cottard, piètre mondain mais grand médecin et surtout grand diagnosticien. Il y a les signes de la création artistique comme ceux, musicaux, de la sonate de Vinteuil dont on dégage à chaque écoute une nouvelle évocation ; ou bien ceux, picturaux, du peintre Eltsir ; théatraux, ceux de la Berma, etc…, tous ces signes opérateurs de multiples transfigurations.
Plus de cent ans après l’invention du cinéma, l’éducation à l’image en est encore à se pratiquer aux marges de l’Education Nationale, à la faveur d’un enseignant motivé et cinéphile ou dans le cadre de projets d’établissement exceptionnels. Pendant ce temps, on déplore les ravages de la télévision. Or, on apprend que Gilles Deleuze a établi une classification des images en fonction de signes caractéristiques, irréductibles à la logique de la linguistique, et grâce auxquels devient intelligibles certains mécanismes de la création cinématographique.
Dans un autre domaine, le naturaliste danois Johann Von Uexküll élaborait au début du XXè siècle, une théorie toute musicale de la nature. Celle-ci serait constituée de motifs et de contrepoints. Ainsi l’araignée a-t-elle en elle un motif de la mouche ; elle est juste ce qu’il faut de mouche pour en être la prédatrice naturelle. Ainsi du cri de la chauve-souris qui est autant un appel pour le congénère de sexe opposé qu’une alerte pour les proies éventuelles du mammifère. Ici le même motif fait contrepoint selon les points de vue de qui le perçoivent. Ce qu’il y a de très beau dans cette vision, c’est que les signes (motifs et contrepoints) sont premiers par rapport aux organes et aux individus. La fonction crée l’organe mais la fonction s’exprime en motifs et contrepoints. C’est l’hypothèse d’une intelligence spécifique de la nature.
En fait, il faudrait ne pas hésiter à étendre la notion de signe à tout ce qui est source d’intelligibilité (et donc à définir l’intelligence comme une sorte de sensibilité à percevoir et à utiliser certains signes). Ainsi les dispositifs expérimentaux de la science créent des signes auxquels notre appareil physiologique reste sourd. Ce serait le cas de l’ADN dont on dit qu’il est un code ou porteur d’un message, qu’il contient des informations. Là, les disposiifs expérimentaux créent les conditions d’apparition du signe ADN, le rendent intelligible et le disposent pour toute sorte d’usages. Dans un autre registre, on peut très bien savoir lire et écrire, cela ne suffit pas pour utiliser un logiciel de traitement de texte. Il faut au préalable adopter son activité cérébrale au support de l’écran 2D. En effet, il faut distinguer les fenêtres et identifier les menus, comprendre leurs articulations, trouver le chemin des instructions, assimiler le schéma abstrait qu’est celui d’un système de fichiers, etc… Là, et seulement à partir de là, le plus érudit de tous les lettrés peut enfin saisir son texte.

Cela n’a l’air de rien de reformuler les choses en amont, les signes avant les mots. On croirait à un jeu intellectuel ou rhétorique. Pourtant, c’est fondamental, les conséquences sont énormes. Nous en avions déjà relevé deux dans un précédent article. Je les mentionne sans insister.
Le premier, c’est que l’écrit est entouré d’un océan de signes non linguistiques et qu’en conséquence la mission de promotion et diffusion de la lecture publique doit s’étendre à la lecture de ces autres signes. Le second, c’est que l’écrit n’a peut être plus cette position continentale qui donnait une espèce d’hégémonie et même des tentations d’impérialisme. Peut-être n’est-il plus qu’une île ou bien un archipel ? Les signes subalternes se sont émancipés et l’écrit doit faire le deuil de ses ex-colonies. La métaphore est osée mais il s’agit toujours et sans cesse de revenir sur l’enjeu de pouvoir et de libération qui se joue autour de chaque régime de signes.
En effet, et c’est le troisième point, il n’y a pas de régime de signes qui ne renvoit à un apprentissage. Autrement dit, l’intelligence vient toujours après les signes, elle ne les sort pas de son chapeau, elle s’invente à leur contact. L’apprentissage étant ici considéré génériquement comme cette activité qui apprend à discerner des signes, puis les utiliser, à partir d’un tout donné et indistinct. C’est pourquoi si la traversée des signes constitue un axe transversal du projet, le volet éducatif en forme naturellement le pivot. À partir de là, le volet culturel devrait être considéré comme celui où s’exerce la traversée des signes et le rapport direct de cette traversée avec les facultés de l’imagination tandis que le volet social consisterait à valoriser la dimension pragmatique que prend nécessairement tout usage des signes.

Enfin, dernière conséquence qui nous fait glisser vers la seconde transversale : si tout signe inclut une dimension pragmatique, alors l’océan des signes qui compose l’univers implique une maniabilité infinie de ce même univers. Autrement dit, et cela est contemporain de ce que certains ont nommé l’entrée dans l’anthropocène, l’apprentissage et l’usage des régimes de signes implique un constructivisme généralisé. Corollaire : dans un univers constructiviste, toute pratique de lecture se double d’une pratique d’écriture puisque lire est une activité synthétique tandis qu’écrire est une activité analytique. Nous parlions tout à l’heure de l’ADN. Ici, il ne s’agit pas seulement de découvrir le texte de la nature mais de se donner les moyens d’en écrire un autre. De la même manière, coincée entre le marteau que représente le pouvoir de destruction des armes nucléaires et l’enclume de tous les déréglements de la nature, la politique écologique ne sera pas celle d’un retour à la nature, peut-être une nouvelle alliance, en tout cas une construction expérimentale. Dans les nouvelles conditions de la lecture, particulièrement dans ses conditions audiovisuelles, ce qui s’écrit l’est dans les conditions même de la perception (image, ouïe, temporalité). En sorte qu’apprendre à lire en apprenant à écrire revient à retrouver le fil de la perception. Refaire, dans un contexte social, technique et industriel, le processus que l’enfant du premier âge devait réaliser pour son compte lorsqu’il apprend à se singulariser par rapport à l’empreinte maternelle. Comme on voit, l’enjeu est de taille.

Notre deuxième axe est celui qui nous permettrait de construire des actions susceptiles de discerner et manipuler des ensembles de signes, que ceux-ci soient directement perçus par les sens ou médiatisés sur des supports, et de décliner ces actions tant dans les volets éducatif, culturel ou social. On cherche un thème facilitant les pratiques de construction et de déconstruction, montage et démontage, écriture et lecture qui soit en même temps un support pour animer des actions elles-mêmes multi-supports. Nous avons pensé à un thème où nous reconnaissons ne pas être spécialiste mais où notre intuition nous dit d’aller : le Jeu de Rôle.

Le Jeu de Rôle est multi-support : sur tables avec du papier,crayons et dés, avec des cartes, ou bien encore Grandeur Nature, mais également les livres-Jeu ou le jeu par correspondance. Sur son versant numérique, il existe autant en tant que jeu d’aventures que jeu vidéo de rôle, MUD (Multi User Dongeon), MMORPG (Jeu de Rôle Massivement Multijoueur en Ligne), Jeu virtuel ou par forum. Voici donc une activité qui est réellement multimédia tant sur un aspect immédiatement physique que numérique.  Mais il ne s’agit pas tant de jouer au jeu de rôle que d’en écrire un pour y jouer ensuite (en tout cas ceux que cela intéresse). Une telle écriture, selon les médias privilégiés prend de multiples aspects. Quoiqu’il en soit, il y a la trame du jeu : les personnages, un scénario, la toile de fond avec les personnages non joueurs et la production d’accessoires. Cet aspect peut être l’occasion d’une recherche documentaire orientée, d’ateliers d’écriture ou d’ateliers de loisirs créatifs. Mais ce même type d’ateliers (écriture ou loisirs créatifs) pourront revenir lorsqu’il faudra traduire ces éléments sur chacun des supports avec le mode d’expression qui lui convient. Elaborer des règles qui ne soient ni trop contraignantes afin qu’existe le plaisir de jouer ni trop vagues afin que le cadre du jeu garde sa cohérence et son attrait est un exercice, osons le mot, de démocratie directe. Quant à l’art du Meneur de Jeu, il lui revient de savoir conter une histoire en même temps que de l’improviser. Pourrais-ton faire alors des ateliers de conteurs ? La diversité des supports, la multitude des tâches et, bien sûr, la distribution des rôles, y compris entre joueurs et non-joueurs, sont l’occasion d’inviter le plus grand nombre à participer selon leur centre d’intérêt. Les aspects numériques seraient enrichies et complétées par les aspects non-numériques.
On voit que là aussi, si le volet éducatif reste au centre parce qu’il s’agit de conduire de multiples ateliers, le volet culturel et le volet social sont affectés par rayonnement à partir du premier : documentation, narration, récit et imagination sont stimulées de même que la participation, l’élaboration et, pourquoi pas, l’insertion collectives sont encouragées.
Mais comme nous le disions ci-dessus, nous ne sommes pas spécialistes. Nous recherchons des partenaires.

Nous croyons qu’à partir de ces deux axes, est établi un canevas susceptible de développer un programme d’actions pluri-annuelles. Reste à mettre un peu d’ordre dans la définition et l’articulation de celle-ci. Qu’en pensez-vous ?

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4 réflexions sur “Les deux transversales

  1. Bien, bien, bien… la pensée fuse, l’esprit se construit… ça a le mérite d’être clair et donne envie d’embarquer sur cet océan de signes… Mais que nous réservent encore les tempêtes et les marées…??? Quoi qu’il en soit, je monte à bord du navire et je vais essayer d’apprendre la navigation par gros temps.

    T’as remarqué ? J’adore les métaphores..!!
    biza

    • Si j’en crois ton commentaire, tu es partuculièrement sensible à l’esprit de la citation qui ouvre l’article (l’ombre d’Argo…).
      Allons-y, Alonzo !

  2. Pingback: Une approche originale de la culture » C'est où la Garabagne ?

  3. Pingback: Une approche originale de la culture | Combats disparatesCombats disparates

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