Toujours en compagnie de Bergson (suite et fin)

Ou les conditions de la médiation socio-culturelle

Gilles Deleuze

Nous poursuivons dans cet article le traitement que nous avons commencé d’infliger au chapitre « la mémoire comme coexistence virtuelle » du livre le Bergsonisme écrit par Gilles Deleuze. Nous étions partis chez Bergson de quatre propositions caractérisant la durée, notamment dans le rapport qui s’établit entre le passé et le présent. Nous avions alors introduit la question des supports de mémoire tels qu’ils se trouvent être disponibles sur Internet. Les principaux enseignements que nous en avions tirés consistaient en quatre points : 1) la disponibilité des supports de mémoire est permanente et actuelle tandis que la disponibilité de leur contenu est permanente mais virtuelle au sens philosophique du couple actuel/virtuel ; 2) l’infinie variété des contenus disponible virtuellement sur Internet constitue un inconscient à la fois machinique et collectif qui tend à éroder les frontières d’un inconscient psychologique et individuel ; 3) l’existence virtuelle de ces contenus implique qu’on ne peut se les approprier que dans l’expérience de la durée au sens bergsonien du terme ; 4) contre cette appropriation, on trouvera en première ligne le marketing neuronal comme ce qui dénature l’expérience de la durée en en niant la dimension virtuelle bien qu’il l’exploite de fait.

De ce qui précède, la troisième phrase est celle que nous allons explorer ici : l’existence virtuelle de ces contenus implique qu’on ne peut se les approprier que dans l’expérience de la durée au sens bergsonien du terme. C’est-à-dire que nous posons le problème de l’usage des contenus et plus particulièrement de l’usage à vocation pédagogique de tels contenus. Dans l’article consacré à l’intuition, on s’était déjà demandé si la véritable pédagogie ne consiste pas tant à développer l’intuition (là aussi dans son sens bergsonien) plutôt qu’à instruire des savoirs. Pour dire cela, nous avions suivi le fil de nos réflexions bergsoniennes mais nous étions conscients qu’il s’agissait de répondre à une question autrement plus actuelle et cruciale qui consiste dans l’injonction sentie par tous de « la formation tout au long de la vie », d’une évolution du monde du travail qui remet en question les qualifications professionnelles acquises, de la destruction d’anciens métiers et de la création de nouveaux métiers.  Dans ce contexte, développer l’intuition, c’est-à-dire approfondir l’expérience précise de la durée, revient à donner un maximum de consistance au liant qui nous fait passer d’une expérience à une autre, un liant qu’il nous est impossible d’effacer sans nous détruire nous-même puisqu’il s’agit de notre Être et que celui-ci est donné dans la durée.

Quelle était la suite du chapitre ? Après avoir caractérisé la durée, Deleuze raconte comment chez Bergson un souvenir pur s’y prend pour être actualisé dans le présent. Pour être plus précis, comment un souvenir pur, c’est-à-dire un souvenir qui appartient au passé pour autant qu’il fût un ancien présent et qui reste en permanence disponible en tant que pure virtualité, va-t-il répondre à une sollicitation du présent, c’est-à-dire à celle d’un cerveau plongé d’emblée dans la matière à travers le mécanisme de la perception ? Et bien nous refaisons l’hypothèse que le parcours suivi par Bergson pour répondre à cette question peut être utile pour formuler la question de la médiation numérique. En effet, il semble qu’entre un souvenir qui, de pure virtualité, s’actualise dans le présent et un contenu sur Internet qui, de pure virtualité, ne demande qu’à être actualisé pour répondre à un besoin, il y ait les conditions d’un parallélisme fructueux. Là où nous aide le processus décrit par Bergson, c’est qu’il a l’ambition de reconstituer un mouvement vivant de la pensée et par là nous invite à formuler le processus de médiation comme une expérience visant à provoquer un mouvement vivant de la pensée.

C’est l’occasion de réfuter à l’avance un argument bien trop connu qui est celui consistant à appliquer une théorie philosophique. Comme si une théorie philosophique s’appliquait plus facilement qu’un programme politique néolibéral ! Rions doucement. Il est évident que les philosophes n’ont guère servi leur cause à prétendre posséder des entrées particulières, mais valables pour tous, en ce qui concerne la vérité. Maintenant que la philosophie en est réduit à des strapontins dans l’Éducation Nationale, que d’aucuns finissent d’épuiser la figure du maître pendant que de véritables histrions usent et abusent du mot philosophe pour nous rejouer à leur insu la comédie éternelle de la vanité, on peut tout simplement considérer la philosophie comme une de ces pratiques qui active la pensée comme un organe vivant quoiqu’illocalisable. Bref, utiliser la philosophie ne consiste pas à appliquer des recettes supposées vraies mais à restituer dans l’expérience un peu de cette amplitude qu’elle a gagné à être saisie dans une pensée philosophique. Et ce qui est restitué sera en rapport avec ce que la pensée a saisi. Et si la pensée a saisi peu, ou a saisi mal, la restitution sera pauvre ou sera stérile. En ce qui nous concerne, nous pensons que Bergson a saisi très large. Quant à Deleuze…

Alors comment s’y prend un souvenir pur pour s’actualiser dans le présent ? Comme toujours chez Bergson, il y aura deux moments, qui se décomposent en deux phases. Ainsi il y aura un moment psychique et un moment cinétique. Dans le moment psychique, on aura un mouvement de translation, qui est aussi un mouvement de contraction, et un mouvement de rotation, qui est également un mouvement d’expansion. Dans le moment cinétique, on aura un mouvement dynamique qui harmonise les deux moments précédents au présent et un moment mécanique qui assure l’utilité et le rendement de l’ensemble. Ce qui est intéressant, c’est que chacune de ces étapes est présenté avec ce qui l’annule : une situation extrême dans les deux premiers cas, une déficience observable dans les seconds cas. En sorte qu’on se demandera si, une fois transposée, notre spéculation permettra d’envisager les échecs ou les fautes à ne pas commettre. Mais avant de détailler cela, il faut rappeler que pour Bergson, le passé, bien qu’il coexiste virtuellement avec le présent, n’est pas pour autant d’un seul tenant. Bien sûr, selon que le passé soit proche ou lointain, selon que des souvenirs remarquables le constellent, il existera des régions du passé, plus ou moins contractées ou étendues, c’est-à-dire des régions qui se rappelleront plus facilement au présent que d’autres.  Essayons maintenant de résumer plus précisément ces étapes.

1. Le mouvement de translation. À l’appel du présent, le passé se présente au-devant de l’expérience, il présente une région de lui-même qui vise à contenir le souvenir pur qui devra être utile au présent. C’est cela le mouvement de translation. Il correspond à une contraction en quelque sorte mais différente de la contraction qui correspond à la région présentée. Il s’agit d’une contraction vers le présent, une « coalescence » dirions-nous. La situation extrême qui correspond à une translation du passé sans contraction entrant en coalescence avec le présent est celle du sommeil puisque là, le présent n’a pas d’autre intérêt que le repos, en sorte que le passé se présente dans le rêve dans sa forme la plus détendue.
2. Le mouvement de rotation. Une fois la région du passé entrée en coalescence avec le présent, une décantation va s’effectuer qui va diviser les souvenirs purs contenus dans la région présentée et va sélectionner le souvenir  pur qui sera utile au présent. C’est cette sélection qui effectue la rotation dont parle Bergson. La situation extrême qui annulerait cette étape serait celle d’un automate qui ne sélectionnant aucun souvenir utile se condamnerait à répéter sans cesse le même présent.
3. Le mouvement mécanique. Le mouvement de rotation a permis de dégager un souvenir de la masse du passé, on dira qu’il s’en dégage une image-souvenir parce que le souvenir commence à apparaître à la conscience psychologique. Cette image-souvenir doit présenter des ressemblances avec l’image-perception puisque c’est la raison pour laquelle elle sera utile. Il faut donc un mouvement qui fasse glisser l’image-souvenir au milieu des images-perception qui l’invoquent. Ce sera le mouvement mécanique qui adopte d’autant plus les images-souvenirs qu’il creuse la perception, décompose le perçu en fonction de son utilité. Si ce mouvement dysfonctionnait, la reconnaissance ne pourrait avoir lieu. Les souvenirs resteraient présents mais seraient inutiles du fait de mouvements sensori-moteurs désorganisés, inaptes à produire les images-perceptions qui fermeraient le circuit.
4. Le mouvement dynamique. C’est celui qui va former la reconnaissance attentive. C’est-à-dire que le mouvement de décomposition du perçu engendré par le précédent mouvement doit s’interrompre afin de reconstituer l’objet. Les images-souvenirs qui auparavant s’inséraient dans le schème sensori-moteur sont maintenant celles qui le régulent, le ramènent à un état d’équilibre qui est celui de l’attention. Si cette phase venait à être troublé, les images-souvenirs ne seraient pas moins effectives mais elles le seraient sous la forme d’automatismes, ce serait la capacité à garder un souvenir de chaque expérience qui serait atteinte.
5. À ce niveau, il faut rappeler la nature de la durée, c’est-à-dire celle d’un présent qui passe contemporain d’un passé qui est virtuellement. En sorte que la condition d’effectivité de la reconnaissance suppose que le souvenir actualisé ne renvoie pas au présent qu’il était mais à ce nouveau présent qui le convoque. Il faut qu’un souvenir ne s’actualise que par rapport à un présent différent de celui qu’il a été. Sinon, on aurait l’expérience de la paramnésie, l’expérience du « déjà vu ».

Alors, que cela donnerait-il si on essayait de transposer cela dans une pratique de médiation ?

1. Le mouvement de translation. Ce qui nous interpelle, c’est l’appel du présent. Aucun contenu ne vaut en soi ou pour soi, il doit avoir une pertinence par rapport à ce qui serait un appel du présent. Sauf que nous avons quitté le contexte de la pensée pure et nous plaçons dans un contexte social. L’appel du présent se fait à plein de niveaux. Mais on se rappelle que chez Bergson, l’expérience du présent, c’est celle de la perception d’emblée plongée dans la matière. Cela veut dire que devons traduire l’appel du présent par l’appel du corps ou, pris dans sa dimension sociale, l’appel du local. Internet, les bibliothèques, ou ce qu’on appelle la culture en général, regorgent de virtualités qu’aucune encyclopédie ne pourra jamais énumérer. Si on décide de répondre à l’appel du local, c’est-à-dire si on se sert du local pour filtrer un contenu déjà inépuisable, on restreint ses choix mais on le fait au prix de la pertinence. Bien sûr le piège consisterait à se servir du filtre de manière grossière. Tout dépend de la manière dont on comprend la notion de local. Un autre piège consisterait à se faire de la pertinence une idée par trop utilitariste. Chez Bergson, le mouvement de la translation est la conséquence du saut que nous faisons dans le passé pour nous remémorer. Ce saut s’effectue en un point du passé contracté ou étendu et convient au présent ou ne convient pas. Ce n’est pas parce qu’on fait un saut dans le passé qu’on se remémore forcément ce que l’on cherche. On peut se tromper dans le saut. Le souvenir juste sera celui qui présente une utilité pour le mouvement mécanique, l’image-souvenir aura une familiarité avec l’image-perception. Ce qui compte, ce qui caractérise la pertinence donc, c’est l’écho qu’un contenu est capable de susciter dans un contexte local. C’est écho peut-être immédiat et évident, il peut et surtout doit être médiatisé. Médiatiser revient à propager un écho entre la virtualité d’un contenu et l’actualité d’un contexte local. Par analogie avec la situation extrême du rêve comme mouvement de translation dans un présent indifférent parce que confié au sommeil, on trouverait justement cette approche encyclopédique de la culture comme ce qui n’opère aucun filtrage. Qui voudrait rendre hommage à l’Universalité de l’esprit humain, mais qui ne peut y prélever de contenu que de manière in fine arbitraire.
2. Le mouvement de rotation. En partant du contexte local, nous avons identifié des thématiques qui permettraient de partir à la recherche de contenus. Une fois ces contenus extraits, nous devons nous demander de quelle manière on pourrait les articuler avec le contexte local. Par exemple, on cherche des ressources sur la mutation du monde agricole, on en trouve concernant des expérimentations qui ont lieu dans des pays de moyenne montagne. Ce contexte est-il reproductible dans le Haut-Livradois ? Connais-t-on un paysan qui connaît cette expérimentation ? Souhaitera-t-il participer à une action ? Le mouvement de rotation chez Bergson devait sélectionner dans le passé convoqué le souvenir utile. Dans un contexte d’animation socio-culturelle, la sélection n’est pas unique. En fait, tout ce qui peut s’articuler avec le contexte local est susceptible d’être sélectionné. La situation extrême consisterait à extraire des contenus et chercher à les articuler en ayant perdu de vue les thématiques qui nous ont permis d’y accéder. On aurait perdu le sens. On ferait les choses parce qu’on sait que cela a toujours été ainsi mais on ne serait dire ni depuis quand ni pourquoi on le fait (on se réfugierait dans l’idéologie).
3. Le mouvement mécanique. C’est le moment propre de l’animation. C’est le moment où l’on mélange le matériau virtuel des contenus et la matériau actuel du contexte local. Il n’est pas bien nécessaire de développer puisque concrètement cela dépend de chaque situation. En reprenant l’exemple d’une ressource sur le monde agricole d’aujourd’hui, mettons que nous ayons organisé une rencontre-débat sur ce sujet. La parole s’échange, la réflexion avance, les possibilités de rencontres et d’action s’accroissent. Si l’action consistant à animer manquait son but, la rencontre-débat aurait lieu, le contenu virtuel (mettons une projection, ou une conférence) garderait toutes ses virtualités mais celles-ci ne seraient pas actualisées : la parole ne se serait pas libérée, la réflexion piétinerait, l’envie de rencontre et d’action buterait sur l’aspect tragico-absurde de toute entreprise.
4. Le mouvement dynamique. Peut-être que la phase de la médiation qui correspondrait à la celle de la reconnaissance attentive chez Bergson consiste-t-elle à s’assurer que l’action qui a eu lieu puisse conserver une trace qui soit l’occasion d’un souvenir pour les participants. On connaît les procédures d’évaluation, on connaît la nécessité du rapport d’activités, celle de relever les articles de presse. On pratique la séance de photos que l’on retrouvera sur le blog. Mais toutes ses démarches concernent en premier lieu la structure qui a organisé l’action. Ces traces ont pour but de légitimer la structure à travers ses activités. Mais a-t-on assez pensé à faire des participants, les destinataires de ces traces ou d’autres plus adaptées ? S’est-on assez posé la question de mettre les participants, au moment même où ils participent à l’action, en position de producteurs d’un contenu qu’ils libèrent pour les absents ? Par exemple, aura-ton pensé à enregistrer le contenu de la rencontre-débat pour en faire une copie à chacun des participants ou le mettre à la disposition de tous sur Internet ? Donnera-t-on en même temps que le contenu, le droit d’en user pour quiconque pour un usage personnel ? Mais c’est là encore s’en tenir à une virtualité qui serait inscrite dans les contenus exclusivement. La véritable reconnaissance de l’action pour les participants passe par l’émotion ou le sentiment d’une belle action effectuée en commun. En fait, et c’est la réponse apportée à un besoin invoqué depuis le contexte local,  si l’action menée à son terme libère de nouvelles virtualités, avec ou sans support, elle aura donné consistance à ce qu’il faut bien appeler une communauté, fût-elle éphémère. A-t-on besoin d’un support une fois que l’on a obtenu cela ? Bien sûr que oui et non ! Oui parce que toute communauté a besoin de supports et de traces qui font l’objet de transmission ou d’aide-mémoire. Non parce que les supports et toute oeuvre ne sont pas des fins en soi mais constituent au des aide-mémoires voire des lieux de passage par où une communauté s’expérimente concrètement. C’est donc bien la mémoire qui se perd si on ne prends pas soin de ce mouvement ou, plus exactement, la mémoire pouvant toujours devenir une habitude, ce serait la mémoire du nouveau, de l’imprévisible, qui serait perdu. Plus aucune virtualité ne serait actualisée qui ne l’ait déjà été. Ce serait peut-être ça, la fin de la liberté.

On peut donc retirer comme quatre règles pour la médiation socio-culturelle :

  1. On part du contexte local pour définir les thèmes d’une action.
  2. Des thèmes nous arrivons à des possibilités d’action en fonction des articulations que nous trouvons entre des contenus identifiés et le contexte local.
  3. Il faut créer les conditions d’allers-retours entre le contexte local et les contenus lors de l’action.
  4. Il convient de garder une trace de l’action qui soit destinée au moins à chaque participant.

Quatre règles finalement très banales mais l’ambition n’étaient pas ici de refonder les métiers de l’animation, il s’agissait de se demander comment, d’une position sur l’Être (celui ici de la Durée bergsonienne), on peut arriver à s’approprier le sens de son action. Et là où nous arrivons, peu importe que le contenu soit sur Internet, en rayonnage de bibliothèque ou ailleurs encore. Nous avons posé la question de la médiation mais nous l’avons posé en dehors de la spécificité que constituent les TIC. Reprenons les pistes qu’il nous reste à explorer : 1) la disponibilité des supports de mémoire est permanente et actuelle tandis que la disponibilité de leur contenu est permanente mais virtuelle au sens philosophique du couple actuel/virtuel ; 2) l’infinie variété des contenus disponible virtuellement sur Internet constitue un inconscient à la fois machinique et collectif qui tend à éroder les frontières d’un inconscient psychologique et individuel ; 4) contre la médiation, on trouvera en première ligne le marketing neuronal comme ce qui dénature l’expérience de la durée en en niant la dimension virtuelle bien qu’il l’exploite de fait. Il est probable que la prochaine fois que nous reviendrons là-dessus, nous poserons des questions pas si étrangères à celles que se posaient Bernard Stiegler dans le livre : Prendre Soin — De la Jeunesse et des Générations.

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