Toujours en compagnie de Bergson

Cet article tente un exercice délicat. On a continué de lire le livre que Gilles Deleuze a consacré à Henri Bergson, on a extrait le chapitre qui s’intitule « La mémoire comme coexistence virtuelle » et on se propose rien moins que d’intégrer à la suite des problèmes et des propositions prélevés dans la pensée de Bergson, telle qu’elle est décrite dans ce chapitre, un élément qui lui était alors inconnu. En effet, notre intérêt pour Bergson était lié à la question de savoir quelle pouvait être l’utilité de ses concepts pour appréhender le phénomène de ce que j’ai appelé la synchronie mondiale mais que d’autres ont pu appelé avec plus de bonheur le temps-lumière par opposition au temps-carbone. Nous voulons dire par là l’existence d’une infrastructure technologique (Internet) qui articule une extension planétaire et des techniques (audiovisuelles) reproduisant le flux de la conscience. Nous nous disions alors que le penseur qui avait construit une ontologie à partir de l’expérience de la durée pouvait nous donner des outils pour saisir et travailler le matériau qu’est internet. Et bien il se pourrait que ce que Deleuze synthétise dans le chapitre sus-nommé nous fournisse ces fameux outils que nous cherchions.

Comment est construit ce chapitre ? Quatre propositions sont établies autour de la nature du passé et celle du présent. Chacune de ces propositions consiste en fait en un paradoxe parce que chacune s’oppose à une erreur commune sur ce que l’on croit être tantôt le passé tantôt le présent. En résumé, quatre propositions, consistant en quatre paradoxes, corrigeant quatre erreurs communes. La distinction étant faite entre passé et présent, le chapitre poursuit en parcourant les voies par lesquelles un souvenir tend à s’actualiser dans le présent. Ces voies sont au nombre de quatre et les deux premières peuvent être caractérisées par un extrême auquel elles permettent d’échapper, tandis que les deux secondes peuvent être caractérisées chacune par une maladie qui en révèle in absentiae l’autonomie. Alors en quoi consiste précisément l’exercice ? En ceci qu’en plus de distinguer le passé du présent tel que le fait Bergson, nous allons nous attacher à positionner le phénomène Internet, ses techniques et ses contenus, à l’intérieur de cette distinction. Ensuite qu’en partant de la manière avec laquelle un souvenir vient à s’effectuer dans le présent, nous nous demanderons comment les contenus abondants sur Internet peuvent-ils faire l’objet d’une médiation culturelle qui soit enrichissante pour une conscience. Autrement dit, comment faire pour qu’Internet serve à autre chose qu’à « vendre du temps de cerveau humain disponible ». La clé d’un tel glissement est en partie dans le titre du chapitre, la mémoire comme coexistence virtuelle, et il est vrai qu’on croirait à un piège tant les termes se réfléchissent à un siècle de distance. En effet, la mémoire dont parle Bergson est bien celle qui renvoie au passé et aux souvenirs même s’il lui donne une extension ontologique particulière. Mais ce que nous voulons introduire avec Internet, c’est la question des supports de mémoire. Bernard Stiegler a eu raison de se demander comment, jusqu’à présent, la discipline qui faisait de la pensée son objet, a pu laisser dans l’ombre la question des outils de la pensée pour se jeter dans les bras du dualisme (esprit/matière). Internet  et les autres technologies contemporaines donnent à ces outils une telle extension que cette question ne peut plus être mise de côté. De même en ce qui concerne le virtuel. Il semble que le terme ait été inventé pour les réalités qu’autorisent les technologies numériques. Or, le mot virtuel a une acception plus ancienne, d’origine scolastique et qui décrit justement une modalité d’être. En sorte que l’exercice auquel nous nous essayons consiste à réinvestir le sens scolastique du terme tel que Bergson l’a lui même remis à l’honneur en son temps pour mieux analyser le phénomène Internet tant dans ses virtualités que dans son actualité.

Soient donc les quatre propositions,les quatre paradoxes et les quatres erreurs communes.

  1. Il y a une différence de nature entre le passé et le présent qui débouche sur un véritable paradoxe de l’Être : c’est le passé qui est, impassible, inactif, se conservant en soi, tandis que le présent ne cesse de passer, pur devenir toujours hors de soi. On fait comme si le passé n’était plus mais c’est parce qu’on confond l’Être et l’Être-présent, on pense que l’Être se conjugue au présent.
  2. La preuve en est que lorsque nous voulons nous remémorer quelque chose, nous nous installons d’emblée dans l’élément ontologique du passé. Il y a là un paradoxe qu’on pourrait appeler le paradoxe du saut parce que ce n’est pas dans notre présent qu’on se remémore notre passé, on doit s’abstraire du présent même si c’est pour y revenir avec le souvenir arraché au passé. On ne prend pas conscience de ce saut parce que l’on croit que se souvenir consiste à remonter la pente des présents, depuis le plus actuel jusqu’au plus lointain.
  3. Le plus troublant en fait, c’est que le passé coexiste avec le présent. Tout présent présente deux faces : une par laquelle il ne fait que passer, pur devenir, et est remplacé par un nouveau présent ; une autre par laquelle il est et se conserve comme ancien présent, dans le passé. C’est le paradoxe de la contemporanéité du passé et du présent. L’erreur serait ici de croire que ce qui distingue le passé du présent est de l’ordre de l’avant et de l’après.
  4. Entre un présent qui passe et un passé qui se conserve en soi, on voit qu’à chaque présent, ce n’est pas seulement un passé précis qui se conserve, le double du présent qui passe. C’est tout le passé, dans son intégralité, qui ne cesse de coexister avec un présent. C’est là le paradoxe de la répétition psychique parce que le passé n’est pas une fois pour toutes mais se répète à chaque passage du présent. Il serait erroné de croire qu’un passé récent se surajoute au passé ancien, en fait le passé se reconstitue à chaque instant dans un rapport plus ou moins contracté au présent qui passe.

On risquerait à partir de là quatre hypothèses sur la manière qu’a Internet de s’insérer dans les propositions suivantes pour en altérer peut-être la portée. Ainsi :

  1. Il existe une tendance indéniable dans les technologies des mass médias à donner l’image d’un présent permanent qui correspond à l’extension planétaire de son infrastructure et au temps-lumière qui l’anime. On retrouve un écho du paradoxe de l’Être parce qu’ici on  a une infrastructure complètement actualisée dans le présent et qui enregistre, puis conserve en ses supports, une activité en devenir constant. Il faut donc distinguer les contenus inscrits sur les supports de mémoire et les supports eux-même. Cela a l’air évident mais pose la question de la durée de vie d’un contenu sur Internet par exemple qui, contrairement à un souvenir pur chez Bergson, n’est pas éternel.
  2. On se pose alors la question de savoir pourquoi tel contenu est relevé sur Internet plutôt qu’un autre. A quel besoin de notre présent répond le contenu ainsi relevé ? Ce besoin est-il déterminé en premier par la disponibilité immédiate d’Internet ou par la capacité à formuler un besoin en dehors de toute disponibilité de l’outil. À ce niveau, on pose la question de la distinction entre les technologies du marketing électronique et celle d’un usage plus réflexif de l’outil. Les premières tendent à capturer l’attention et à l’entraîner dans un présent permanent qui serait celui de la consommation. Dans le second cas, le contenu provoque l’attention parce que le besoin est formulé en amont et son usage doit avoir un effet en aval. On retrouve là encore un écho au paradoxe du saut puisqu’il s’agit là aussi de s’extraire du pur présent de consommation pour construire les conditions d’une durée.
  3. En fait, quand nous distinguons l’infrastructure technique des supports de mémoire et les contenus qui y sont inscrits, nous plaçons les premiers dans un présent permanent actuel grâce au temps-lumière de la technologie et les seconds dans un présent permanent virtuel puisqu’ils dépendent d’une demande ou d’une consultation pour lesquels ils sont disponibles. Ici, ce n’est pas seulement un écho du paradoxe de la contemporanéité qui est rappelé, c’est une sorte d’effectuation/division de cette contemporanéité. Non seulement les supports de mémoire et leurs contenus sont en permanence disponibles mais ils le sont tantôt de manière actuelle pour les premiers, tantôt de manière virtuelle pour les seconds. Où l’on remarque que l’un des ressorts sur lequel s’appuie le marketing technologique consiste justement à présenter comme actuels les contenus, à rabattre la qualité des contenus sur celle des supports, par exemple en offrant plusieurs milliers de chaînes TV dans un unique bouquet.
  4. Enfin, ajouter du contenu, contribuer, ne se laisse pas rabattre sur une histoire de quantité, contrairement à ce que la pratique du buzz laisserait penser, mais vient enrichir un fonds désormais inépuisable de contenus. Le nouveau contenu entretient des rapports avec des contenus plus ou moins proches ou éloignés et le parcours qui amène à ce nouveau contenu et s’en déprend pour aller plus avant ou plus profond (ou plus ancien). Ici on troquerait volontiers le paradoxe de la répétition psychique par celui d’un inconscient électronique qui se substituerait à l’inconscient psychologique.

À partir de ces quatre hypothèses, on voit que prend forme une description d’Internet et autres TIC qui tiendraient compte des caractéristiques suivantes : une distinction de nature entre les contenus et les supports matériels de ces contenus ; l’idée que le contenu suppose et, d’une certaine manière, enveloppe de la durée soit en amont lors de sa production soit en aval lors de sa consultation ; que la disponibilité de tels outils se divise en disponibilité actuelle et disponibilité virtuelle et qu’enfin cette disponibilité virtuelle tend à matérialiser un inconscient non psychologique. On remarque également qu’à la faveur de ces quatre hypothèses, nous avons trouvé le marketing technologique comme une sorte d’équivalent du démon trompeur de Descartes. Tantôt la durée de vie d’un contenu, qui correspond d’une certaine manière à son information utile, se règle sur l’éphémère et n’a de sens qu’à ce niveau, tandis qu’il se pourrait qu’un contenu mis à disposition sur Internet puisse encore être consulté quelques années plus tard. Tantôt le contenu n’offre qu’une possibilité de consommation immédiate et doit donc s’imposer à l’utilisation comme toute publicité, tandis qu’il pourrait n’être consulté que parce qu’il représente une utilité pour quelqu’un d’autre, en un autre lieu et un autre temps. Tantôt le contenu ne recevra sa détermination que de la profusion au sein de laquelle il s’insère, tandis qu’il pourrait être une perle rare que seul un patient arpentage pourra dénicher. Tantôt enfin le contenu tirera sa nouveauté non à partir d’un aspect quantitatif, le nombre de fois où il aura été consulté, mais à l’intérieur d’un parcours qualitatif qui correspond à l’expérience de celui qui l’aura consulté puis traversé.

Ce qui ressort de tout cela c’est l’importance de la distinction entre le virtuel et l’actuel. C’est l’occasion d’expliciter plus avant ce couple si ancien. En effet, actuel/virtuel s’oppose à possible/réel et voisine avec en puissance/en acte. Dans les trois cas c’est la question de l’essence qui est abordé différemment pour autant qu’on appelle essence, substantifique moelle ou qu’on la définit comme ce qui explique la raison d’être d’une chose. La possibilité d’une chose ne nous dit rien sur son essence et même il arrive qu’elle nous dise tout du caractère inessentiel de cette chose. En effet, par possibilité, il faut entendre qu’une chose peut être comme elle peut tout aussi bien n’être pas. La possibilité dit exactement l’équivalence du peut-être et du peut-être pas. Voilà pourquoi elle ne dit rien sur l’essence. Une chose en puissance est une chose qui tend à se réaliser en vertu d’une détermination interne. Mais ce qu’elle tend à réaliser, c’est ce qu’elle est en acte. Autrement dit l’essence de la chose est bien dans ce qu’elle est en puissance mais cette essence n’est pas complète ou achevée, elle ne le devient que lorsqu’elle passe à l’acte. Dans le cas d’une chose virtuelle, on désigne certes une chose qui n’est pas actualisée, comme dans le cas d’une chose en puissance mais cette chose est déjà complètement qualifiée avant même d’être actualisée. Actualisée ou non, elle possède déjà complètement sa détermination interne et le passage à l’actualité ne lui apporte rien de plus quant à son essence (mais dépend de facteurs extrinsèques). Pour illustrer cela, procédons par étape : la possibilité d’avoir dans les mains le livre de Deleuze intitulé Le Bergsonisme ne dépend ni de Deleuze, ni de Bergson, ni de moi pour ce que nous sommes mais de la bibliothèque de Fournols où le livre est l’un des rares à ne pas être encore catalogué. Mais dans le choix du livre, ainsi que dans sa lecture, il y a une pensée en puissance qui était à la recherche des moyens de mettre en acte quelques propositions sur la spécificité des TIC (le passage à l’acte étant cet article) . Tout cela parce que ce que contient le livre, c’est la pensée de Bergson à l’état virtuel, disponible pour tout à chacun qui serait intéressé sans que cela ne change rien à la pensée de Bergson et telle que l’actualité que je tente ici de restituer n’y change également rien non plus.

Que l’on songe alors à toutes les virtualités que renferme une bibliothèque et qu’on les compare à toutes les virtualités disponibles sur Internet, on aura alors la raison pour laquelle les bibliothèques en tant qu’institution viennent à l’Internet même malgré elles. C’est que le fonds virtuel d’une bibliothèque pouvait toujours être raisonné dans le cadre d’une politique documentaire tandis que le fonds virtuel d’Internet ne répond plus de rien (ou presque) et dans le même temps déborde en capacité et puissance le premier. Mais ce que savent les bibliothécaires, c’est que toute virtualité repose sur l’expérience de la durée et non sur une consommation dévorante du présent. Parcourir ou établir des parcours autour de contenus identifiés revient à faire l’expérience de la durée mais, aussi et surtout, pourrait faire l’objet de nombreuses pratiques de médiations culturelles ou pédagogiques.

À Suivre…

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Une réflexion sur “Toujours en compagnie de Bergson

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