Et comment il va, le monde ?

Cet article poursuit la réflexion engagée avec le numero 9 de notre revue de presse.

Des commentateurs le relancent souvent là dessus. « — Monsieur Leclerc, songerez-vous un jour à publier vos chroniques ? Elles sont d’un intérêt historique ! ». Je partage leur avis. Pour tous ceux et toutes celles que notre « Grande Crise » intéresse, il faut insister et sans cesse rappeler le travail exceptionnel qui est fait par cet homme sur le site de Paul Jorion sous le feuilleton qu’il nomme l’actualité de la crise. Minutieux, précis, patient, animé d’un humour imperceptible mais qu’on devine destiné à diluer la colère, ne relâchant jamais son attention, François Leclerc publie les documents de langue française qui seront un jour le passage obligé de tous ceux qui voudront comprendre comment on a pu en arriver là ou on arrivera. Cela n’enlève rien au talent de Monsieur Jorion qui aime à replacer le monde de la finance dans une perspective tantôt sociologique, tantôt anthropologique mais on sent chez Paul Jorion une action continue à vocation pratique : raisonner pour éclairer mais aussi pour convaincre, diffuser, se faire connaître, faire du lobbying, faire se rencontrer des univers habituellement étanches, changer les choses. Un couple intellectuellement chamanique et terriblement efficace : l’un qui donne la mesure, l’autre qui danse. Enfin, il faut aussi souligner la qualité des contributions des commentateurs très divers comme il se doit dans la blogosphère. Certains traduisent des articles anglophones ou germanophones pour enrichir le propos des articles, d’autres offrent des liens dans de multiples directions qui donnent l’occasion d’aller plus loin dans l’information, la plupart traduisent le sentiment pathétique (au sens premier du terme : passionné) de l’intelligence qui ne peut rien contre le devenir des évènements. J’allais écrire que ce site est actuellement le seul site d’information francophone réellement incontournable mais c’est l’occasion de regretter que des soucis de santé empêchent le site Contreinfo d’avoir la présence qu’il a eu pendant de si nombreuses années et qui est aussi un cadeau qui a été fait à l’internet francophone. On espère que la santé reviendra…

Où en est-on ? Ou en est cette crise financière d’abord, économique ensuite et, comme le tonnerre et les orages qui s’amoncellent dans le ciel auquel je tourne le dos, sociale et politique enfin ? Eh bien, ce qu’on apprend à lecture des articles de François Leclerc (1, 2, 3, 4), c’est qu’une course à l’échalote est engagée pour savoir qui la première fera faillite entre la dette publique et la dette privée, entre celle des États et celle des banques. Eh oui, si tant de pression est mise sur la dette publique de pays souverains, c’est que soit les banques se refont une santé en se faisant rembourser par les contribuables, soit elles s’effondrent parce que déjà elles ne se prêtent plus entre elles. Autrement dit, les gouvernements, qui ne souhaitent pas voir leur système bancaire s’effondrer, prennent les devants dans la course à l’abîme en proposant de régler l’addition immédiatement. Les marchés oraculaires les retiennent contre leur gré en ayant des doutes sur la faisabilité de la chose. Mais si les gouvernements ralentissent, les banques, entraînées par la dynamique de leur système gonflé à l’EPO des actifs toxiques et paralysées par l’opacité qui les a tant protégé aux temps radieux, etc…, reprennent la tête en refusant d’intervenir sur le marché inter-bancaire. Elles somment les États de les devancer, ce que ces derniers accomplissent avec une abnégation qui est une louange à la débilité. Bien sûr, je ne décris ici que le mécanisme de la course à l’échalote. Parce que ce qui  l’a précédé est différent mais tout aussi abracadabrantesque !

Des États, puissances publiques, se sont endettés en deux temps. Dans un premier temps, celui des euphoriques années du néo-libéralisme, en réformant aux niveaux national et  international les règles du jeu financier avec pour conséquence de leur retirer les moyens les plus efficaces et les plus pacifiques de réduire leurs dettes. Dans un second temps, en consentant à de nouvelles dettes, contractées auprès de ce système pour le secourir alors que ce dernier s’était littéralement « shooté » à toutes les dettes qu’il pouvait drainer vers lui. Je ne sais pas comment rendre la magie et la démence d’une telle algèbre du néant !  Je ré-essaie ! Dans une dette, il y a le principal et la charge ou l’intérêt. Les États ne peuvent plus créer le principal, ils l’empruntent normalement aux banques. Mais celles-ci se sont tant droguées à la rente des intérêts qu’elles  ont noyé tout leur principal sous des tombereaux de dettes. Les Etats se persuadent que le principal reviendra, que ce n’est pas un problème d’insolvabilité mais de liquidité, un petit passage à vide dans la trésorerie. Ils empruntent à nouveau sur les marchés avec une main et prêtent avec l’autre main au système bancaire pour le consolider. Entre ce passage de main que s’est-il passé ? Pour le comprendre, il faut se demander pourquoi l’État intervient à ce moment. Pourquoi dans les salles de marché, les investisseurs en général (banques, assurances, hedge funds, fonds de pension, fonds souverains) ne prêtent plus à un de leur sous-ensemble (les banques), sous-ensemble qui a la particularité d’avoir le rôle systémique consistant à créer la marchandise tout à fait spéciale qu’est la monnaie.  Pourquoi, quand les dettes ne sont plus remboursées, doivent-elles encore et quand même être payées ? Et à quoi sert l’État dans ce cadre puisqu’il ne peut plus créer le principal et ainsi, par exemple, monétiser sa dette (cas dans la zone euro) ? Quand l’État emprunte, il émet des obligations. C’est le nom honorifique qu’on donne à une reconnaissance de dettes des États ou des grandes entreprises. Cela veut dire qu’il s’oblige à rembourser coûte que coûte. On sait comment cela se passe dans les entreprises : compression salariale, licenciements, délocalisations. On sait les formules des États : augmentation des impôts, réduction des dépenses publiques mais surtout pas l’inflation ou la dévaluation. Pas touche à  la monnaie ! Et que garantit la monnaie ? Elle garantit la valeur qui est en fait la mesure des richesses à un instant t. Autrement dit, ne pas toucher à la monnaie, garantir la valeur, c’est maintenir le statu quo dans la répartition des richesses. Toute la gestion politique internationale de la crise depuis octobre 2008 s’arrime à ce seul impératif : ne pas toucher aux acquis de ce que les classes possédantes auront engrangées en 30 ans de néo-libéralisme.

« — Touche pas au grisbi, S... !!! »

Et bien si l’État n’a plus le pouvoir de créer la monnaie d’une manière ou d’une autre et s’il ne veut pas dévaloriser les dettes (soit en ré-échelonnant, soit en ne remboursant pas), il ne lui reste qu’à contraindre le remboursement par la population dont il a la charge. La contrainte par la loi mais, qu’on ne s’y trompe pas, la contrainte par la force est au bout du couloir. C’est cela la garantie de l’État et c’est exactement là où nous en sommes. C’est ici, et peut-être seulement là, que la comparaison avec les années 30 est valide. Parce qu’à l’époque, le rôle de l’euro était tenu par l’étalon-or et qu’à partir des années 30, pour maintenir la valeur, les inégalités dans la distribution des richesses qu’avaient autorisées les années folles, tous les gouvernements du monde occidental avait déjà fait le choix de la rigueur.

Mais nous n’avons pas encore touché le fond !

Non seulement, les années du néo-libéralisme auront vu un progressif transfert de souveraineté concernant la création monétaire d’un cadre public contrôlé vers des règles internationales échappant à leur contrôle mais ce qui se passe actuellement à la faveur de la crise de l’Euro n’a pas à ma connaissance de nom. Le Coup d’État est ce qui s’en rapproche le plus sauf qu’on sort du cadre étatique. Un coup d’État consiste dans la prise du pouvoir politique de l’État par une minorité en dehors du cadre constitutionnel. Il y a prise du pouvoir mais on reste dans les limites de l’État et, c’est même dans ces limites qui intéressent les putchistes puisque le pouvoir de l’État a la caractéristique, démocratique ou non, d’être souverain. Ce qui se joue actuellement, ce n’est pas la prise du pouvoir mais l’abandon de la souveraineté des États à un système financier apatride. Ce n’est pas nouveau en un sens ! C’est ainsi que s’apparente l’action du FMI depuis les années 80 pour des pays comme l’Argentine et tant d’autres. Mais on se disait qu’in fine, le pouvoir, le vrai, venait de Washington. Si l’Argentine abandonnait  sa souveraineté, c’était pour un système piloté par un autre État, voire un empire, masqué derrière des institutions apparemment internationales. Aujourd’hui, même Washington ne répond plus, même Washington sera mis au pas et les USA mis à sac. Est-ce une nouvelle forme de vassalisation ? L’État s’agenouillant et faisant hommage au système financier ? Non, ce n’est pas cela non plus. C’est qu’à l’époque féodale, se placer sous la coupe d’un seigneur obligeait celui-ci à certains devoirs. Et c’est  justement de la nature de ces relations, des divergences culturelles qu’elles ont prises selon les contrées et de leurs évolutions au cours des siècles que se sont justement construits les États européens. Il faut bien se représenter l’évènement : pour la première fois depuis au moins les Mongols de Gengis Khan, il existe un pouvoir humain sans ancrage territorial qui ravage les sociétés qu’il traverse. Je sais bien que le capitalisme est international depuis ses débuts mais, quoiqu’on dise, quoiqu’il se soit passé, il y a toujours eu un ou plusieurs États pour garantir la propriété capitaliste. Ce dont nous sommes les contemporains n’est que la première étape d’une évolution. Cette étape, c’est la mise au pas des États et leur assignation à la tâche d’intendant du capitalisme. L’évolution en cours, c’est la tentative historique du capitalisme de se passer des services de l’État. Et s’il y a tant d’inquiétude et d’angoisse de nos jours, c’est qu’à bien des égards, nous craignons qu’il soit en mesure de réussir.

À quoi nous rendrons-nous compte que nous entrons dans les étapes suivantes ? Les politiques qui sont menées actuellement en Europe produiront, si elles sont menées  à terme avant que n’éclate une autre crise dans le secteur de la dette privée des banques, leurs effets à tous les niveaux de la société en la désorganisant. Je le répète :  si elles sont menées  à terme avant que n’éclate une autre crise dans le secteur de la dette privée des banques. Voilà pourquoi j’ai commencé par cette course à l’échalote et pourquoi elle est si cruciale. Les régimes politiques perdront leur légitimité et celles de leurs institutions dans l’application de ces mesures. Ce que l’État garantit par la loi, il va devoir le garantir par la force. Et c’est là où se jouera la partie. L’État conservera-t-il le monopole de la violence ? Le capitalisme ne va-t-il pas être tenté de lever lui-même ses propres armées ? Le fera-t-il en noyautant les institutions de l’État ou en débauchant le personnel militaire ?

Je dois bien avoir l’air d’un hurluberlu à craindre de telles choses. Sauf que c’est ce qui a déjà lieu actuellement dans les autres contrées du monde. Regardez le Cauchemar de Darwin, lisez la Stratégie du Choc de Naomi Klein et particulièrement les pages sur l’Irak, consultez les archives du site Dedefensa pour comprendre l’évolution de l’appareil d’État  US à côté de celle du Pentagone. Et si vous pensez qu’en France, nous en sommes loin, il sera toujours utile de lire le livre pas entièrement convaincant mais truffé de faits indéniables de Matthieu Rigouste L’ennemi intérieur (disponible à Fournols).

Voilà, nous n’avons pas le choix. Nous devons nous persuader et persuader ceux qui nous entourent que cette guerre le capitalisme la perdra. C’est tout simplement eux ou nous. Et le radicalisme et le manichéisme de cette dernière phrase n’est pas à mettre à mon initiative mais à celle de ceux qui nous contraignent à cette situation. De toute façon, nous ne nous battons pas dans la même catégorie : nos armes n’ont rien à voir avec les leurs, ni nos forces, ni nos faiblesses.

Qu’est-ce qu’une telle prise de position vient faire au milieu d’un projet associatif en bibliothèque ? Sans commentaire.

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