Des mots ou des signes ?

Charles Sanders Peirce

Il y a peu de temps, j’ai découvert la sémiotique piercienne. Encore un terme barbare pour dire qu’un philosophe américain du nom de Charles Sanders Peirce a élaboré au début du 20ème siècle une théorie des signes tout à fait originale et que si un oiseau comme votre serviteur la découvre au début du 21ème, c’est que soit je retarde soit Monsieur Peirce était très en avance. Il faut dire que dans sa spécialité, C. S. Peirce fut le contemporain de Ferdinand de Saussure et ce dernier lui a, théoriquement parlant, fermé les portes du continent Européen.

Que dit entre autres choses Saussure ? Un signe est une entité à double face : un signifiant et un signifié. Le signifiant, c’est le nom de la chose, c’est un mot qui désigne une réalité. Le signifié, c’est justement cette chose ou cette réalité. Que dit entre autres choses Peirce ? Que le signe est pris dans une danse à trois temps et dont il est le premier. Premier temps, le signe (ou representamen) est celui qui s’attache à une chose. Deuxième temps, l’objet de ce signe (jusque là rien ne diverge) et enfin un interprétant (?!?) L’interprétant est un autre signe qui permet l’interprétation. Il ne faut pas le confondre avec l’interprète et le meilleur exemple d’un interprétant est celui de la définition du dictionnaire. Un mot désigne un objet mais ne permet pas de le connaître. Pour en avoir le sens, il faut renvoyer ce mot à un autre mot voire à un ensemble de mots (une définition). À ce rythme là, la danse est infinie puisqu’il faut bien définir les mots qui servent à définir… Alors cela n’a l’air de rien de tout mais cette petite différence (introduire un interprétant) change beaucoup de choses dans la manière de voir le monde.

Ce qu’il y a de si européen dans la formule de Saussure, c’est qu’on retrouve une dualité qui existe  sur le continent depuis Platon et qui n’a cessé de s’illustrer tout au long de l’histoire métaphysique occidentale. Ce n’est pas Saussure qui le dit nécessairement mais c’est dans cette histoire qu’il s’inscrit. Il y aurait un plan de la réalité qui serait double (ici signifiant/signifié), ce plan est statique dans un premier temps (c’est-à-dire que l’histoire et ses évolutions viennent s’inscrire dans ce plan qui les contient) et le lien entre ces deux plans est affaire de convention sociale et de lois humaines à découvrir par la science, celle de la linguistique. Cela ne vous dit-il rien ? Platon : Il y a deux réalités, une sensible concernant notre monde sublunaire et une autre intelligible dans le ciel des Idées. Ce dernier est éternel tandis que le second connaît la corruption des corps vers la mort et le mieux que nous ayons à faire est de légiférer sans pitié les sociétés humaines afin qu’elles fassent de leur mieux pour se conformer au modèle éternel qui nous est donné dans le Beau et le Bien (Je schématise à grands traits, je reconnais). Descartes : le monde est tantôt Pensée, tantôt Nature. Par le premier nous pouvons connaître Dieu tandis que le second lui reste obstinément fermé. En conséquence de quoi, nous pouvons nous rendre maître et possesseur de la Nature. Quand Saussure invente la sémiotique (alors appelée sémiologie), il invente la linguistique qui est l’étude d’un sous-ensemble de signes (ceux du langage) et il commet un geste décisif : tous les systèmes de signes seront analysés à partir du patron qu’offre le système linguistique. Autrement dit, il y a prééminence du langage sur tous les signes, un sous-ensemble donnent la règle d’intelligibilité scientifique à l’ensemble entier. C’est une logique d’institution, pas une logique scientifique. Pour info, je ne prétends pas résumer la pensée de ces philosophes mais je reprends ce que la vulgate retient d’eux et transmets aux générations qui les suivent.

Ce qu’il y a d’américain chez Peirce, c’est la primauté donné au mouvement, au dynamisme. La réalité est dynamique (et non statique) et elle n’est plus double mais triple au moins, elle est combinatoire dans tous les cas. Elle n’est plus transcendante et hiérarchique dans ses lois mais inférentielle et pragmatique dans ses réalisations. Dynamique parce qu’en introduisant l’interprétant, le signe et l’objet entrent dans une relation d’interprétation dont la rigueur reste à établir mais virtuellement infinie quant à ce qu’elle peut mobiliser. Cette première triade en engendre de nouvelles qui étendent le domaine de la sémiotique ainsi définie. Il y aura des signes visuels, des signalétiques, des signaux, des signes artistiques,etc… Les contextes de signification ne sont plus des variables à faire entrer dans une structure invariante mais des éléments constitutifs du processus en cours. Il n’y a alors aucune raison de considérer les signes linguistiques comme prééminents en droit sur les autres signes. Ils ont leur spécificité qui est d’être attachés aux objets du langage humain mais ces signes sont pris dans un ensemble de relations où les autres systèmes de signes ont leur part et leur spécificité. Est-ce un hasard si c’est au Canada que les sémioticiens avancent les termes de zoosémiotique et de phytosémiotique pour décrire respectivement les signes animaux et végétaux ?

J’arrête avec ces débuts théoriques et vous invite à parcourir si vous souhaitez plus de rigueur et de précision le site de Robert Marty. Il ne s’agit pas ici d’assimiler ces savoirs mais de mettre en perspective une approche théorique du langage et le fait que j’appelle « culture de l’écrit ». Si on considère que l’approche saussurienne renouvelle les structures de la pensée occidentale héritées de l’Antiquité, comment ne pas mettre en relation la démarche scientifique qu’est la sémiolinguistique et la place prééminente de l’écrit dans notre société ? Comment ne pas trouver d’écho entre le savoir qui est produit d’un côté et les institutions de pouvoir qui reposent sur un tel savoir de l’autre côté ? Comment ne pas songer à ces générations qui sont passées par des écoles dont les applications pédagogiques étaient les conséquences de ces fondements théoriques, eux-mêmes la ré-actualisation de catégories ancestrales ?

Alors pourquoi cela devrait nous intéresser ? Parce que si on déplore une baisse de la lecture dans les bibliothèques, on peut considérer qu’il s’agit d’une baisse de la lecture des signes linguistiques. Mais il faut également considérer qu’il n’y a là aucun « ensauvagement du monde » en conséquence directe puisque l’on constate en même temps une explosion des signes non linguistiques : audiovisuels, technologiques et autres codes  sociaux. Il n’y a pas reflux des signes et donc perte de ce qui est le vrai carburant de l’intelligence mais  prolifération, dispersion, dissémination des signes dans les domaines les plus divers, dans ces domaines où jusqu’à présent l’intelligence soit ne s’aventurait pas, soit était minorée.  Il y a baisse de la lecture quant aux signes linguistiques mais y a-t-il pour autant des politiques publiques de la lecture des signes non linguistiques ? Et si l’on constate de réelles actions d’éducation à l’image, au multimédia ou aux pratiques artistiques, combien d’entre elles sont des applications pédagogiques dégagées à partir des fondements théoriques d’une science des signes émancipée du primat de la linguistique ?

Autrement dit et ce pourrait être notre devise : il n’y a pas baisse d’intelligence, mais défaut d’intelligibilité et potentiel infini d’intelligences à émanciper (puisque les matériaux abondent)

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4 réflexions sur “Des mots ou des signes ?

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