La fameuse barbarie

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Les mots barbare ou barbarie m’ont toujours fasciné. En fait, ils me fascinent depuis le collège, depuis le jour où j’ai appris que l’étymologie grecque du mot barbare, βαρβαρος, signifie tout simplement celui qui ne parle pas la langue grecque. Autrement dit, le mot barbare cessait d’être le terme positif,  plus que positif, excessif de la démesure dans l’inhumanité, il désignait négativement ce qui était en dehors de toute intelligibilité. Négativement et même, comme on se représente les Grecs antiques, non sans une morgue assurée. Peu importe, il est de nos jours couramment admis que, dans la langue française, les mots barbare ou barbarie désignent d’abord et avant tout cet au-delà de l’humanité par où celle-ci s’annule. Enfin, je ne peux m’empêcher de relever que la fascination que je m’attribue à l’énonciation de ces termes n’est peut-être pas tant mon fait que celui de la langue elle-même : ne parle-t-on pas d’un joyeux barbare pour ne conserver que la positivité du terme et éluder d’une pichenette sémantique le contenu sombre que recouvre le mot ? Dans cette acception, le mot barbare oscille entre le dionysiaque auquel on retire l’ivresse et la rabelaisien dont l’humanisne est suspendu. Il revendique, en l’euphémisant, un fervent plaidoyer pour la vie en tant qu’excès pulsionnel et jubilatoire. On comprend mieux dans ce cas pourquoi, dès qu’on y ajoute un contenu inhumain, la barbarie nous révèle la pulsion de vie comme étant prédatrice, porteuse de mort. Le rejet ou la sidération devant la barbarie est en dernière instance, au fond de la langue, celui de la victime. Résistante ? Consentante ?
Mais si on suit la lignée étymologique, on cesse de rattacher la barbarie à la pulsion de vie ou de mort, on la rattache à l’intelligibilité des comportement humains. Et c’est important cette notion d’intelligibilité. J’ai par exemple écrit au début de l’article le mot barbare dans l’alphabet grec. Pour qui les lettres de l’alphabet grec sont-ils intelligibles ? Selon la réponse à cette question, diverses interprétations de l’acte consistant à écrire le mot βαρβαρος peuvent en être tirées :

  1. Je sélectionne mes lecteurs en ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, incluant les premiers parmi les lettrés, rejetant les seconds parmi les illettrés.
  2. Je restitue le mot et l’idée qu’il charrie à leur contenu originel inintelligible.

En fait, ce qu’il y a de fascinant dans cette histoire, c’est que si on pousse un tant soit peu la réflexion, on voit que les mots barbare et barbarie, qui doivent servir à instituer une limite entre eux (les barbares) et nous (les civilisés), peuvent à tout moment échanger leurs positions. Il suffit d’employer tous les moyens de la culture pour « naturaliser »  ce qui était différence de culture et la polarité en est renversée. Revenons à notre exemple. Mettons que l’intention était d’instituer une limite entre lettrés et illettrés. Me voilà bien content, bien satisfait, au milieu de mes pairs, dans la haute culture. Le problème, c’est que des non-grecs, des illettrés, il y en a de plus en plus. D’un côté, il y a une minorité qui possède la culture, le savoir et le pouvoir, de l’autre il y a la foule, la multitude qui forme une majorité mais qui m’est inintelligible, barbare en cela. On a donc une situation où une majorité de personnes incultes deviennent inintelligibles pour la minorité cultivée, celle qui pensent posséder les moyens de l’intelligence. On a donc une situation où une minorité qui possède la culture, le savoir et le pouvoir ne perçoit du monde qui l’entoure que des signes aberrants. On a donc une situation où une minorité qui possède la culture, le savoir et le pouvoir ne conçoit du monde qui l’entoure que perte de sens et nihilisme. On a donc une situation où une minorité qui possède la culture, le savoir et le pouvoir ne reçoit du monde qui l’entoure que des témoignages agressifs. On en arrive finalement à une guerre des civilisations parce qu’en fait il n’en reste qu’une et encore, plus pour très longtemps.

On aimerait s’inviter dans le débat encore contenu à propos d’une barbarie à venir. On aimerait se positionner. Par exemple, on commence à entendre, et nous craignons devoir l’entendre de plus en plus, que la crise actuelle que nous traversons, celle qui financière d’abord, est devenue économique et devient maintenant politique, nous ménerait à la guerre selon tel ou tel choix politique, surtout s’ils sont populistes. Parce que vous comprenez, ma petite dame, si on s’engage dans le populisme alors on risque de reproduire le cycle qui mena à l’avènement d’Hitler et à la Seconde Guerre Mondiale. Non. Les germes de la barbarie à venir ne sont pas dans les peuples  par définition bêtes et incultes mais d’abord et avant tout dans le délire paranoïaque d’une puissance en cours d’effondrement. Il y a une élite, de culture bourgeoise qui possède la science de l’économie, le pouvoir du capital et qui ne comprend plus rien au monde qu’elle a prétendu se soumettre avec sa mondialisation. Et plutôt que de repenser sa culture, corriger son savoir et partager son pouvoir, elle préfère déclarer la guerre aux populations qui sont majoritaires, incompréhensibles et… grecques.

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2 réflexions sur “La fameuse barbarie

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