2 questions sur l’illettrisme

On nous a demandé de répondre à deux questions concernant les professionnel(le)s engagé(e)s dans la lutte contre l’illettrisme. On nous a demandé quelles étaient pour nous, les bibliothécaires/médiathécaires, les représentations que nous nous faisions de ces personnes. L’idée étant de savoir ce que chaque profession se représentait de l’autre avant même de commencer à travailler ensemble, si possible.


La première question était : comment percevez-vous un(e) professionnel(le) engagé(e) dans la lutte contre l’illettrisme ?

Pour moi,  la perception renvoie à une faculté active, une manière d’agir entre la sensation  et l’intuition, bien en amont de toute réflexion et, toujours, en situation. En sorte que percevoir l’action d’une personne signifie pour moi la percevoir in situ, être témoin de son contexte professionnel. Or, je n’ai pas cette expérience et ne peux donc témoigner de ce que j’aurais perçu à cette occasion. Ainsi, me voilà contraint de déplacer la question et la placer non dans le contexte de la perception mais celui de la projection. Autrement dit, comment imaginez-vous un(e) professionnel(le) engagé(e) dans la lutte contre l’illettrisme ? Ce déplacement a son importance puisque si la perception que j’ai des choses, du fait qu’elle implique le témoignage des sens, joue un rôle incontournable pour élaborer un jugement, il n’en va pas de même pour l’imagination. L’imagination peut brasser bien des représentations, elle ne fait que dessiner le décor dans lequel les perceptions et les actions vont s’inscrire pour, à partir de là, tout chambouler. J’assume donc que répondre à cette question revient pour moi à planter un décor imaginaire et formuler des jugements hypothétiques (voire idéologiques) qui n’attendent que d’être éprouvés.

Premier cas, j’imagine qu’une personne se présente pour ré-apprendre à lire et à écrire quelques années après avoir échoué à apprendre ou à conserver ces apprentissages à l’école. Peu importe les raisons pour lesquelles cette personne n’a pas acquis ces savoirs de base, l’institution scolaire a été mise en échec et ce n’est pas la condamner que de dire cela, simplement insister sur la fragilité du processus d’apprentissage, la fragilité des êtres surtout. Mais l’institution étant ce qu’elle est, ses mécanismes ayant l’extension qu’ils ont et ses relais étant finement articulés à toutes autres sortes d’institution (notamment le marché du travail), il se trouve que l’échec de l’institution scolaire devient l’échec de la personne ; la sanction peut alors facilement prendre une dimension existentielle. C’est pourquoi, s’il est selon moi inutile de rechercher des coupables derrière l’institution, il est selon moi presque criminel de refuser à la personne exclue le rejet de tout ce qui aurait rapport à la culture de l’écrit. En effet, ce rejet doit se comprendre selon un mécanisme de défense de l’intégrité psychique et, à ce titre, je le considère comme sain et ayant droit de cité. Autrement dit, toute action d’un professionnel (à l’école, en bibliothèque ou ailleurs) qui ne prendrait pas en compte la légitimité du rejet de la culture écrite est tout simplement pour moi indigne.
À certains égards, on constate que culture écrite et culture paysanne s’opposent selon des modalités différentes. L’école est l’outil qui a diffusé en toute connaissance de cause la langue française en opposition aux dialectes locaux. Que cette diffusion se soit accompagnée d’une amélioration sensible des conditions de vie ou, au contraire, ait été également contemporaine d’autres discriminations sociales ou économiques et on comprend que l’opposition de la culture autochtone n’est plus la même. La culture paysanne, qui par certains traits dévalorisent les apports de l’écrit, se donne ainsi les moyens symboliques d’abriter ceux que l’école n’aura pas « colonisés ».
La culture de l’écrit est ainsi et directement un enjeu pour les diverses institutions qui ont à exercer le pouvoir. C’est la raison pour laquelle elle est également un lieu d’émancipation, celle-ci entendue alors comme une pratique où se déconstruit le pouvoir investi dans l’écrit. Autrement dit, l’écrit n’est pas  bon en soi, mais bon pour défaire les clivages et les hiérarchies pour lesquels il agit en tant que vecteur. L’écrit ne libère pas l’individu comme le Saint-Esprit se déversant sur les disciples mais parce qu’il permet de défaire la gangue (et la langue) dans laquelle tout un chacun est emmmailloté par un patient détricotage. Ainsi, je ne peux imaginer qu’une personne engagée dans la lutte contre l’illettrisme ne soit pas affecté par le contexte ambivalent de son action, et ne soit également déterminée à mettre son apprenant, dans toute ses dimensions, au centre de sa démarche.

J’imagine un second cas, celui d’une personne immigrée ayant l’envie ou le besoin d’apprendre les rudiments du français. Il ne sera pas nécessaire d’en écrire autant parce que le contexte change finalement assez peu. La situation d’exclusion, potentielle ou actualisée, n’est pas au départ dans les outils et la culture de l’écrit mais dans les dispositifs, sociaux, économiques, culturels auxquels est confrontée cette personne. On ne va pas d’un échec scolaire (du moins ayant eu lieu en France) vers une exclusion, mais d’une exclusion première à une intégration problématique, dépendante de multiples réussites ou échecs dont ceux de l’écrit.

Quoiqu’il en soit, le contexte humain dans lequel la lutte contre l’illettrisme se déroule m’apparaît comme étant si puissant, si fragile, si passionnel, que je ne parviens pas à m’imaginer les professionnels qui y travaillent comme autrement que des héros de la sensibilité, du tact et de la patience. Et, tant qu’à verser dans l’imaginaire le plus complet, sans même le vérifier, je dirais que ce sont des héroïnes.

La seconde question était : qu’attendez-vous d’un(e) professionnel(le) engagé(e) dans la lutte contre l’illettrisme ?

Il y aurait attente à  partir du moment où, un diagnostic étant établi, nous souhaiterions engager une action en faveur de la lutte contre l’illettrisme. Ce diagnostic reste à faire. Il n’est actuellement possible que d’aligner un autre ensemble de représentations sur le contexte local.

Comme souligné ci-dessus, il est certain qu’il existe une culture (rurale ? paysanne ?) qui possède à certains égards des traits autonomes par rapport à la culture apportée par l’écrit. Il est probable que cette culture agit comme devrait le faire chaque culture, à savoir comme un abri où la communauté se représente et où l’individu y est représenté. En sorte que, dans notre contexte, il est légitime de croire qu’il n’y a pas envers nous de demande quant à la lutte contre l’illettrisme. Cela ne veut absolument pas dire qu’il n’y a pas de besoin. Il existe ici une exclusion sociale comme partout ailleurs mais les demandes sont subordonnées à l’identification des personnes dans le besoin et cela est effectué par les services sociaux dont les filières de prise en charge remontent à Ambert. À ce titre, nous ne pouvons être que des relais d’information et toute autre action, possible et même ayant déjà eu lieu, relève du hasard plus que des résultats d’une démarche concertée.

En tant que réseau de médiathèques installées en milieu rural, il me semble que notre action concerne la prévention de l’illettrisme et la valorisation de la culture locale. Prévention qui suppose un savoir permettant d’établir et de prendre en charge une situation d’illettrisme. En ce cas, une attente quant à une formation portant sur ce savoir serait fondée. Ensuite valorisation qui, de fait, consiste en un échange entre culture écrite, multimédia et universaliste d’une part et culture locale, gestuelle, multidimensionnelle d’autre part. Je m’explique. L’enseignant de FLE, par sa discipline même et par l’expérience et la sensibilité qui ne cessent de l’enrichir, développe un savoir qui inclut un rapport spécifique à celui qui ne sait pas. Dans les formes traditionnelles de transmission de savoir, l’apprenant est essentiellement récepteur du savoir, et même dans le cas où il n’est pas qu’un simple récepteur, le rapport qui s’instaure met le savoir à transmettre en position d’autorité. Il y a des stratégies diverses d’apprentissages mais la finalité reste un savoir à transmettre. Dans le cas du FLE, la situation d’apprentissage est si différente que le rapport d’autorité en est dissous même si on le retrouve dans le jeu des institutions qui prescrivent l’action de formation. L’important, c’est que l’autorité n’est plus interne à la situation d’apprentissage. D’où la possibilité libérée d’échanges tous azimuts entre les parties. En échange d’un peu de culture écrite, je t’apporte d’autres univers de référence. Dans ce cas, je ne sais comment pourrait s’y prendre un(e) professionnel(le) de la lutte contre l’illettrisme, mais l’attente porterait sur la possibilité pour nous de développer ce genre d’échanges avec non pas nécessairement des personnes en situation d’illettrisme mais plus généralement avec ceux qu’on appelle dans le jargon les « non-lecteurs ».

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